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mardi 18 novembre 2014

Batman, the Cult : Helter Skelter à Gotham City

Avec Batman, the Cult, Bernie Wrightson, le maître du gothique américain, nous présente une version bien à lui du chevalier noir et de ses légendaires fêlures. Entre effondrement psychologique et furie furieuse, pas de répit pour notre héros.

© DC Comics

Paru entre août et novembre 1988, Batman, the Cult est une mini-série autonome de quatre numéros, publiée par DC Comics qui réunit pour l’occasion le scénariste cosmique Jim Starlin et le génial Bernie Wrightson, prince du macabre dessiné et grand-maître de l’horreur en vignettes (lire ici la chronique des histoires de Wrightson dans Eerie et Creepy). La série est traduite en français par Comics USA en 1989 sous le titre mollasson d’Enfer blanc.

© DC Comics

En la tumultueuse ville de Gotham City, protégée par un vengeur masqué et capé que nous ne présenterons plus, un singulier homme d’église, le diacre Blackfire, ouvre un refuge pour les exclus dans le quartier le plus glauque de la ville. Parallèlement, notre croisé du crime enquête sur les meurtres sanglants de criminels qui battent ordinairement le pavé de la grande métropole. Batman découvre peu à peu que Blackfire fomente, depuis les bas-fonds de la ville, un Grand Soir des exclus de tous bords, âmes perdues avides de vengeance, prêts à suivre le premier leader charismatique venu. Surpris, Batman est capturé par l’étrange secte qui se terre dans les égouts de Gotham. Notre héros s’inclinera-t-il devant son gourou ? Et qui est vraiment le diacre Blackfire ? Un être surnaturel ? Un David Koresh apôtre de l’équarrissage pour tous ? Un Jim Jones thuriféraire du suicide collectif ? Un Raël de supermarché ?

© DC Comics

Enchaîné, drogué, torturé, brisé, mais bientôt en proie à une furie vengeresse qu’il a du mal à contrôler, le Batman de Wrightson et Starlin est assez fascinant dans le genre borderline. Évidemment, se confronter à un pseudo Charles Manson et à sa « famille » de dingues prêt à rejouer le massacre de Cielo Drive à l’échelle d’une ville peut laisser quelques traces…

© DC Comics

Graphiquement parlant, le Batman de Wrightson est tout simplement époustouflant. L’artiste dessine sa silhouette effilée et longiligne dans des cases qui ne sont pas sans rappeler les plans du cinéma expressionniste. Travaillant sur le masque noir du héros, il en allonge démesurément les oreilles de chauve-souris pour en donner une version typiquement wrightsonienne, plus inquiétante que familière. Quant à la colorisation des planches, crue et presque criarde, elle présente un indéniable charme désuet. Soooo 80 !

© DC Comics

Incontestablement, the Cult participe à la relecture du personnage de Batman entamée au cours des années 1980 sous la houlette débonnaire de pointures telles que Frank Miller ou Dave McKean (lire ici la chronique de Batman, Arkham Asylum) pour en faire un personnage toujours plus sombre et torturé. Alors, fidèle lecteur, tu sais ce qu’il te reste à faire : enferme-toi dans ta cave avec ton fusil à pompe et cette pile de vieux comics en attendant l’Apocalypse.

Longue vie au Triangle !

lundi 30 juin 2014

Shock Suspenstories : plus dure sera la chute

Gasp ! Choke ! Les éditions Akileos rééditent les épisodes de Shock Suspenstories de l’éditeur américain EC comics. Soixante ans après leur parution, ces histoires renversantes, percutantes comme des balles dum-dum, n’ont rien perdu de leur noirceur et de leur cruauté.


 Lancé en février 1952, Shock Suspenstories est initialement une sorte de revue-échantillon du savoir-faire maison EC Comics : chaque numéro rassemble une histoire d’horreur, une histoire de guerre, une histoire criminelle et une histoire de science-fiction afin de satisfaire les fans transis, amateurs des publications EC Comics Tales from the Crypt, Frontline Combat, Two Fisted Tales, Crime Suspenstories (lire ici la chronique de Crime Suspenstories) et autres Weird Science. Le point commun de chacune de ces histoires est un dénouement choc, qui cloue le lecteur dans son fauteuil aussi sûrement qu’un uppercut de Sugar Ray Robinson.


 Rapidement, les éditeurs supprimeront les histoires de SF, d’horreur et de guerre, pour ne conserver que les histoires criminelles, teintées de questions de société. Drogue, racisme, violences policières, lynchages, agressions sexuelles, antisémitisme, sont abordés par ces illustrés qui n’hésitent pas à dépeindre la face cachée de l’Amérique des Fifties. Et le tableau des édifiant… Klansmen, vigilante sanguinaires, meurtriers, policiers corrompus, junkies parricides défilent dans chaque numéro, au gré de l’imagination fertile et déviante des scénaristes Bill Gaines et Al Feldstein.


 Certaines histoires sont à la limite du soutenable, comme celle de ce malfrat qui, après un hold-up minable, tue le flic qui vient de l’arrêter, puis entreprend de fuir à travers le désert menotté au cadavre du représentant de la loi. Jusqu’au moment où les vautours s’en mêlent… (Carrion Death, Shock Suspenstories n°9, juin-juillet 1953).


 Servi par une armada de dessinateurs aussi excellents que talentueux, Shock Suspenstories rassemble la fine fleur de la BD américaine des années 1950 : Graham « Ghatsly » Ingels (1915-1991) au dessin gothico-expressionniste ; Jack Kamen (1920-2008) et ses vamps froides, si froides ; le fabuleux Jack Davis ; le non moins fabuleux Wallace Wood (1927-1981) ; Frank Frazetta (1928-2010) au trait digne de la Renaissance italienne ; le sombrissime Joe Orlando (1927-1998) etc. Chaque histoire, chaque page, chaque case est un véritable régal pour le bédéphile.


 Garde ton sang-froid, ami lecteur, cale-toi bien dans ta chaise électrique et branche le courant avec ces histoires à haute tension dans la grande tradition EC Comics.


 Longue vie au Triangle !

mercredi 19 février 2014

Ragemoor : le temps des châteaux morts

Un nouvel album de Richard Corben ! Qu’on allume les brasiers ! Qu’on empile les crânes des vaincus sur les tours du silence ! Que les victimes sacrificielles s’avancent et que les tambours retentissent pour célébrer par de barbares réjouissances cet événement.

© 2014 Éditions Çà et Là et 360 Média Perspective

Paru aux États-Unis chez Dark Horse en 2012, Ragemoor est publié en France sous le label Delirium des éditions Çà et Là. Fidèle à ses amours (nécrophiles), Corben et son complice scénariste, Jan Strnad, racontent une histoire d’horreur gothique allègrement inspirée des univers fantastiques d’H.-P. Lovecraft et d’Edgar Allan Poe. Depuis des siècles, Ragemoor Castle se dresse sur un piton rocheux battu par les vents, bâti sur le sanctuaire oublié d’un culte païen aussi sanglant qu’effroyable. Pour l’heure, la forteresse est occupée par le jeune Lord Herbert, par son dément de père, et par l’impassible serviteur, Bodrick. Surgissent alors de bien peu scrupuleux « parents », déterminés à mettre la main sur l’héritage familial. Mais les deux larrons vont découvrir pour leur plus grand malheur quelles antiques malédictions pèsent sur la forteresse.

Horreurs abyssales, créatures séculaires, passages dérobés, cryptes secrètes et corridors sans fin : rien ne manque à ce petit manuel du castel gothique selon Corben. Parcouru de délicieux frissons de frayeur, le bédéphile, ne peut s’empêcher de penser aux films d’épouvante de la Hammer. Ne manquent plus que les partitions endiablées d’orgue et les rires démoniaques. Pourtant, dans cet univers de démence effarée et grandiloquente, Corben conserve une pointe de distance ironique, notamment grâce au dessin des physiques presque grotesques de ses personnages. Ce décalage entre réalisme fantastique et outrance baroque est une des caractéristiques du style inimitable du dessinateur. Toujours aussi efficace, notre prince de l’underground américain n’a rien perdu de son énergie. Noir et enfiévré, son nouvel album ravira les fanatiques du maître dont je suis (lire la chronique de Den, pièce maîtresse de l’œuvre de Corben), mais constitue aussi une initiation parfaite pour les jeunes novices qui souhaitent rejoindre le culte.

Longue vie au Triangle !

dimanche 15 décembre 2013

Hard Boiled : Apocalypse maintenant

Tous aux abris ! Voici revenu le temps de l’Armageddon cyberpunk. Hard Boiled, scénarisé par Frank Miller et dessiné par Geof Darrow est réédité aux éditions Delcourt. Paru aux États-Unis chez Dark Horse en 1990, ce comic de SF paranoïaque d’inspiration très « Philip K. Dickienne » est une véritable curiosité. Le bédéphile amateur de science-fiction bien déjantée, fan de Frank Miller ou tout simplement admirateur de BD hors du commun appréciera l’étrange objet à sa juste valeur.

© 2012 Guy Delcourt Productions

Le scénario démarre sur des chapeaux de roues. Nixon est un collecteur d’impôt chargé des recouvrements musclés. Après une interpellation particulièrement mouvementée, Nixon est sérieusement amoché. Il est alors soigné par Willeford Home Appliances, la multinationale qui conçoit et fabrique les robots domestiques. Des bribes d’une mémoire étrangement normale lui reviennent alors. Agent de choc ou tranquille citoyen, homme ou machine, qui est vraiment Nixon ?

© Delcourt 1990 Miller Darrow
Couverture de la première édition, en 2 tomes

L’aspect marquant de cet album vient principalement de son aspect outrancier. Excessif, ultra-violent, passant de fusillades homériques en carambolages cataclysmiques à un rythme soutenu, Hard Boiled détient sans doute le taux de mortalité le plus élevé de l’histoire du Neuvième Art et ferait passer la bataille de Verdun pour une promenade de santé. Cette démesure s’appuie sur le dessin précis et minutieux de Geof Darrow. Et là, on touche au sublime. Avec un soin maniaque, l’artiste s’attache à dessiner le plus infime bris de verre d’un pare-brise qui vole en éclats, la dernière brique d’un mur qui explose, le moindre quidam touché par une balle perdue dans une foule compacte. Comme si ce souci du détail n’était pas assez poussé, Darrow s’attache à surcharger ses cases de détails qui ajoutent aux détails. Un bras robotisé sera ainsi doublé, voir triplé ou quadruplé, mais aussi assorti d’une multitude de boulons, de clapets, de tuyaux, de petites pinces ou de baguettes pour créer une machine futuriste, certes, mais avant tout peu commune. Amateur de sobriété néo classique, passe ton chemin ! Darrow vise à l’exagération et à l’extravagance par la surcharge de son dessin, par ailleurs très net. Chaque case (parfois au format d’une double page !!!!) est ainsi l’occasion pour le lecteur de passer des heures à traquer le moindre détail dans une sorte de Où est Charlie ? trash. Car la maniaquerie du dessinateur lui permet aussi de développer son sens de la dérision en multipliant les détails moqueurs et ironiques qui perdent le lecteur dans un abîme de contemplation amusée.

© Delcourt 1992 Miller Darrow
Couverture de la première édition en 2 tomes

Hénaurme, parodique, fascinante, extrême, surprenante : Hard Boiled est une BD singulière à réserver aux têtes brûlées au cœur bien accroché. Androïdes paranoïaques et pacifistes non-violents s’abstenir…

Longue vie au Triangle !

lundi 18 novembre 2013

Iron Fist : “Enter the Dragon”

Avec Iron Fist, super-héroïque maître des arts martiaux, savourons, ami lecteur, un concentré de groovytude et de pop culture au parfum capiteux d’encens extrême-oriental multivitaminé par la trépidante et dynamique Amérique des Seventies. Encore une merveille de la Marvel !


© Marvel, 1974

Début des années 1970, la mode est aux films d’arts martiaux. Fasciné, l’Occident découvre le jeet kune do du « Petit Dragon » Bruce Lee et suit les pérégrinations dans l’Ouest de David Carradine dans la série Kung Fu. Collant à l’air du temps, le scénariste Roy Thomas et le dessinateur Gil Kane (1926-2000) créent en mai 1974 le personnage d’Iron Fist pour l’éditeur Marvel. Mais rapidement après ce coup d’éclat, aussi parfaitement exécuté qu’un poing du tigre asséné en pleine face du diabolique Fu Manchu, les deux créateurs passent la main à d’autres artistes. Si le scénario reste cohérent, force est de constater que les dessinateurs ne sont pas toujours à la hauteur.


© Marvel, 1976

La divine surprise vient alors d’Albion, avec l’arrivée sur la série de deux Britanniques, le scénariste Chris Claremont puis le dessinateur John Byrne en octobre 1975. Pendant plus de 15 numéros les deux compères se livrent à un ballet étourdissant d’aventures super-héroïques à la sauce aigre douce, exaltées par le dessin fluide, fin et précis de Byrne. Voilà de quoi enchanter le bédéphile et lui faire atteindre le Nirvana…


© Marvel, 1976

Âgé de 9 ans, le jeune Daniel Rand suit son père et sa mère dans une expédition au cœur de l’Himalaya à la recherche de la mythique cité de K’un-Lun. Victimes d’un accident de montagne, Daniel assiste au meurtre de son père, assassiné par son cupide associé, puis à la mort de sa mère. Mais il est miraculeusement sauvé par les habitants de K’un-Lun, cité céleste cachée dans un plan mystique, qui n’apparaît qu’une fois tous les dix ans. Recueilli par le maître de K’un-Lun : Yü-Ti l’Auguste Personnage de Jade, Daniel Rand entame un sévère entraînement aux arts martiaux sous la férule de Lei Kung le Tonnerre. Dix ans plus tard, au terme de son apprentissage, il affronte le seigneur dragon Shou Lao l’immortel et, victorieux, plonge le poing dans son cœur en fusion. Il devient alors Iron Fist, l’arme vivante, doté du pouvoir de Shou Lao l’immortel. Revenu à New York, Daniel Rand cherche à venger ses parents avant de mettre son puissant pouvoir au service de la justice et du bien.


© Marvel, 1976

Sur cette trame de vengeance somme toute très classique, les auteurs opèrent un improbable syncrétisme entre geste super-héroïque, arts martiaux et influences asiatiques. Dans l’écurie Marvel, le personnage d’Iron Fist est singulièrement remarquable. Masqué de jaune impérial, le torse marqué du dragon ailé Shou Lao, félin et agile, il utilise la puissance de son poing d’acier pour d’aériennes prises de kung fu qui contrastent avec les chocs frontaux des brutasses de service. Mais la série est aussi fascinante par ses mélanges détonants. Quand Shaolin rencontre Big Apple… Outre les habituels super-vilains destructeurs et autres ravageurs à la petite semaine, Iron Fist affronte ainsi toute une série de personnages hauts en couleur, vaguement orientalisants, qui ravissent littéralement votre serviteur : des adorateurs de Kali, le diabolique Maître Khan et ses sbires, le gang asiatique des Golden Tigers et j’en passe. C’est coloré, c’est incongru, c’est (un peu) n’importe quoi, mais c’est fichtrement réjouissant. C’est le chaînon manquant entre Yip Man et Cassius Clay ! Et puis notre sympathique héros est secondé par la ravissante Misty Knight, ex flic de choc, experte en arts martiaux, à la coupe afro impressionnante et au bras bionique, formant ainsi (à ma connaissance) un des premiers couples mixtes de l’histoire du 9e art.


© Marvel, 1976

En France Iron Fist connaît une parution un peu erratique, d’abord dans la cultissime revue Strange, puis dans Titans, aux éditions Lug. Tu l’auras deviné, fidèle lecteur, ce personnage exerçait sur moi une fascination un peu irrationnelle. Minot, je lisais et relisais frénétiquement les quelques numéros que je possédais, renfermant les précieuses aventures de l’un de mes personnages Marvel préférés.


© Éditions Lug

Alors ami lecteur, sors ton nunchaku, et entre dans l’arène sous le regard des quatre rois dragons. La « voie du poing qui intercepte » est difficile mais ô combien enrichissante.

Longue vie au Triangle !

mardi 11 juin 2013

The Demon par Jack Kirby : le démon de minuit

Horreur ! Malheur ! Voici que surgit des profondeurs de la nuit Etrigan le Démon. Cette création de Jack Kirby (1917-1994) est un trésor méconnu du comic fantastique, tout droit sorti du cerveau fécond du grand homme et génialement dessiné par ses soins.

N°1, août-septembre 1972
© DC Comics

On ne présente plus Jack « King » Kirby, immensissime créateur de comics américain, auteur prolixe d’une œuvre aux dimensions impressionnantes. Comics de super-héros (lire la chronique de The Fantastic Four n°84-87), de western, de guerre (lire la chronique de The Losers), de science-fiction, sentimentaux… L’homme aura touché à tout avec un brio extraordinaire. Au début des années 1970, Jack Kirby quitte Marvel pour DC Comics. Là, on lui propose de reprendre certaines séries existantes et d’en créer de nouvelles. Carmine Infantino, l’éditeur de DC Comics, lui suggère de bâtir une série fantastique à créature monstrueuse, genre alors en vogue (Werewolf by Night, Tomb of Dracula, Frankenstein's monster...). Aussitôt dit, aussitôt fait, d’un coup de baguette magique, le « King » s’exécute : ce sera The Demon, dont le premier numéro sort en septembre 1972.

N°2, octobre 1972
© DC Comics

La série est un concentré de fantastique gothique convoquant pêle-mêle sorcellerie, adeptes de cultes sataniques, créatures monstrueuses à tentacules, savants fous, golems de pierre, déments hauts en couleurs, enfants sorciers etc. Une fois de plus, Kirby frappe fort. C’est à la fois très cohérent et farouchement délirant. C’est la magie de la « Kirby’s touch » ! L’histoire débute dans Camelot assiégé par les troupes monstrueuses de la sorcière Morgane Le Fey. Voyant la forteresse sur le point de tomber, Merlin l’enchanteur convoque le démon Etrigan pour qu'il l’aide. Alors que le magicien se réfugie dans une dimension parallèle, par une formule magique, il charge Etrigan de le protéger de la convoitise de Morgane et de tout autre malintentionné qui désirerait s’approprier sa puissance. Petite particularité, lorsqu’il n’est pas sous sa forme démoniaque (une gracieuse tête de batracien jaune avec des cornes), Etrigan se présente sous la forme humaine de Jason Blood, un occultiste doté de la vie éternelle. Mi-homme mi-démon, notre (anti)héros aura fort à faire pour lutter contre les forces du mal avides de puissance magique.

N°5, janvier 1973
© DC Comics


Comme souvent chez Jack Kirby, les influences sont multiples et fascinantes et se mêlent aux créations ou aux réinterprétations ébouriffantes. Les numéros 8 à 10 (avril à juillet 1973) mettent aux prises Etrigan/Jason Blood au fantôme des égouts, réinterprétation toute kirbyenne du personnage du fantôme de l’Opéra joué par Lon Chaney dans le film de 1925. Dans plusieurs autres numéros, Kirby fait intervenir Klarion, enfant aussi maléfique que maigrelet, doté de puissants pouvoirs occultes. Ailleurs, le petit parfum d’Europe centrale qui se dégage du sombre Castle Branek, rappelle les origines austro-hongroises de l’auteur. Mais sa création la plus géniale se déploie dans les numéros 11 à 13 (août-octobre 1973) où le démon affronte le terrible baron Von Evilstein (rien que le nom est tout un poème…), un savant fou à monocle qui se livre à d’immondes expériences, aidé de son homme de main fort logiquement nommé Igor. Si le docteur Frankenstein était sûrement dans le rétroviseur de Kirby, il modifie cela avec génie et l’on décèle notamment toute l’influence des films d’épouvante gothique des années 1930-1950. Je te le confesse ami lecteur, je n’y peux rien, ça me fait bicher.

N°8, avril 1973
© DC Comics

Quant au dessin, Kirby en met plein les mirettes au lecteur. Depuis la fin des années 1960, le « King » a atteint la perfection graphique. Son dessin est à la fois puissant, dynamique et tellement pop. Chaque numéro comprend, outre la splash page de début, une double page qui est l’occasion de voir se déployer avec majesté son trait magique. Il est vrai que Kirby est vaillamment secondé par l’excellent encreur Mike Royer, qui encre ses dessins comme un dieu.

N°9, juin 1973
© DC Comics

Entre 1972 et 1974, The Demon dure 16 numéros, tous entièrement dessinés et scénarisés par Kirby. L’amoureux de culture pop sera émerveillé. L’amateur de Kirby montera, lui, directement au septième ciel dans un crépitement d’électricité statique.

Longue vie au Triangle !

mardi 9 avril 2013

Bernie Wrightson : American gothic


Voici quelques temps, par une nuit glaciale et sans lune, alors que je m’étais perdu dans un quartier désert et mal famé de la ville, j’eus la bonne fortune de faire l’acquisition chez un antiquaire borgne au sourire cauteleux d’un volume publié par l’éditeur américain Dark Horse, rassemblant les travaux de Bernie Whrightson pour les magazines Creepy et Eerie. Bravant les ombres de la nuit, je m’empressai de regagner mon antique demeure, l’épais grimoire sous le bras. Fébrilement, je courus m’enfermer dans mon étude, parcourant compulsivement les pages à la lumière d’une bougie tremblotante. Ô mon âme, quelle noire splendeur, quelle atmosphère enténébrées dans ces pages. Tu l’auras compris, ami lecteur, pas la peine d’en faire des tonnes, j’aime cet artiste et les ambiances fantastiques qu’il crée. Entrons sans plus tarder sur les terres inquiétantes du maître du gothique yankee et de l’horreur victorienne transposée dans le Nouveau Monde.

© Dark Horse Comics

Né à Baltimore, le jeune Bernie Wrightson est profondément marqué par les comics d’horreur de l’éditeur EC Comics. Autodidacte, il apprend à dessiner en les recopiant et en prenant des cours par correspondance. Bloody Hell ! Que ces dieux du dessin sont assommants, avec leur génie ! En 1966, à 18 ans, il devient illustrateur pour le Baltimore Sun. À partir de 1968, Wrightson travaille pour DC Comics et dessine des histoires fantastiques pour House of Mystery. En 1974, il intègre Warren Publishing et ses magazines Creepy (lancés en 1964) puis Eerie (lancé en 1966), des comics d’horreur s’inspirant de ceux des années 1950, mais déjouant les foudres de la censure en publiant des histoires en noir et blanc au format magazine, pour un public plus âgé. C’est là justement ce que l’ouvrage de Dark Horse donne à voir : l’ensemble des histoires courtes, couvertures et autres pages d’introduction dessinées pour Warren.

Uncle Creepy, la mascotte de Creepy, dessiné par Wrightson, 1974.

Très inspiré par la littérature fantastique d’Edgar Allan Poe, de Howard Phillips Lovecraft ou Mary Shelley, notre artiste illustre dans ce recueil plusieurs de leurs œuvres (The Black Cat, Cool Air, The Muck Monster prélude à un magistral Frankenstein). Si Bernie Wrightson rend magnifiquement les ambiances gothiques du XIXe siècle, il excelle aussi à décrire l’Amérique du début du XXe siècle comme une sorte de double maléfique et perverti de la vision idéalisée peinte par l’illustrateur Norman Rockwell. Dans Nightfall, il revisite avec ironie Little Nemo in Slumberland, jouant sur la peur du noir qu’a expérimenté chaque enfant. Dans Jennifer ou The Pepper Lake Monster, le lecteur découvre que les bois isolés ou les villages reculés des États-Unis peuvent être d’un mortel… Dans Country Pie, le tueur sur la route n'est pas forcément celui que l'on croit. Grinçant, grandiloquent, Wrightson est un véritable passeur du fantastique américain, réunissant dans un même univers cauchemardesque la légende du cavalier sans tête et la famille texane dégénérée de Massacre à la tronçonneuse.

Creepy 113, novembre 1979, numéro spécial consacré à l'artiste

Précis et fluide, le dessin de Bernie Wrightson se caractérise par un sens du mouvement formidable, à la fois emphatique et assez théâtral. Son rendu baroque de la décrépitude, sa maîtrise du clair-obscur en font un illustrateur hors pair, un maître du fantastique américain. Et ce ne sont pas Uncle Creepy et Cousin Eerie qui me contrediront...

Longue vie au Triangle !

mercredi 27 mars 2013

Torso : coupes claires à Cleveland


À la croisée des chemins entre roman graphique à la narration originale, thriller sanglant avec serial killer plus vrai que nature et BD historique sur l’Amérique des années 1930, Torso est un bien curieux objet bédéphilique, qui mérite assurément que l’on s’y attache.

© Image Comics

L’intrigue prend place en la noble cité de Cleveland, en 1935, tandis que l’Amérique peine à sortir du marasme économique de la crise de 1929. Eliot Ness, l’incorruptible de Chicago, vient d’être nommé directeur de la sécurité de la ville. Alors qu’il prend ses fonctions, on découvre sur les bords du fleuve Cuyahoga le torse d’un homme, décapité, membres sectionnés avec une précision chirurgicale, et entièrement vidé de son sang. Pas évident d'identifier un corps sans tête ni empreintes digitales... Bientôt, d’autres découvertes macabres mettent les flics de la ville sur les dents et constituent un sérieux défi pour le tombeur d’Al Capone. Un tueur en série, que la presse s’empresse de baptiser « le boucher fou » ou « le tueur aux torses », s’attaque à la masse des déshérités, chassés par la crise, vivant dans les bidonvilles en périphérie de la ville, et dont la disparition ne fera pas trop de vagues. C’est ce que l’on appelle une manière originale de combattre la crise… Kill The Poor suggéraient ironiquement les inénarrables Dead Kennedys.

© Image Comics

S’appuyant sur des faits réels, Brian Michael Bendis, le futur scénariste star de Marvel (Daredevil, Alias, Avengers etc.), offre au lecteur un comic original à l’ambiance particulière. Cette mini-série est publiée en 6 fascicules par Image Comics, entre octobre 1998 et septembre 1999. En France, elle sort en un album aux éditions Semic, en 2002. Bendis y est à la fois scénariste (avec Marc Andreyko) et dessinateur. Sa BD est le fruit de recherches historiques fouillées puisque l’homme travailla pour The Cleveland Plain Dealer, le journal local qui, dans les années 1930, couvrit l’affaire. Bendis utilise abondamment les archives d’époque (coupures de journaux, photographies, rapports etc.) pour broder sur un canevas réel et inventer une fiction entre les lignes de l’Histoire. Sa tâche est facilitée par le fait que l’enquête ne fut, selon la formule consacrée, jamais résolue.

© Image Comics

Le traitement graphique est certes assez singulier, mais il témoigne d'une recherche intéressante. Le dessin, en noir et blanc, schématique, est très statique, avec une large place laissée aux dialogues. Bendis multiplie en effet les cases, parfois répétées à l’identique, les bulles de texte étant la seule indication d’une action. Il va jusqu’à accumuler les phylactères en une véritable guirlande qui traverse la page de part en part ou anime une case. D’autre fois, il n’hésite pas à changer le sens des cases dans une page. Parfois encore, il fait une mise au point ou un zoom sur un détail. Ici, la tête d’un prostitué qui sourit à un client potentiel (évidemment, il s’agit du tueur, ce petit canaillou), bascule petit à petit pour finir tranchée, flottant au fil du fleuve. Ailleurs, l’auteur intègre des photographies d’époque, dessinant dessus ou les utilisant comme décor d’arrière-plan. De larges aplats noirs créent une ambiance oppressante, ma foi fort appropriée pour un roman… noir.

© Image Comics

Historiquement passionnante, formellement étonnante (ou agaçante, c’est selon), cette BD est l’occasion de plonger dans un épisode méconnu de la mythologie américaine du XXe siècle.

© Image Comics

Longue vie au Triangle !

mardi 5 mars 2013

Batman, Arkham Asylum : éloge de la folie


D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours apprécié le personnage de Batman. Son côté sombre, un peu inquiétant, ainsi que la galerie de personnages surréalistes et vaguement angoissants qu’il combat me fascinent depuis que je suis môme. De là à dire que j’étais un enfant tourmenté… Quoi qu’il en soit, au début des années 1990, alors que la figure super-héroïque était profondément renouvelée par de nouveaux auteurs, la lecture d’Arkham Asylum, A Serious House on Serious Earth m’a fait l’effet d’une lobotomie transorbitale au pic à glace administrée par le bon Dr Freeman.

© DC Comics, 2005
Couverture de la réédition pour les 15 ans de l'album.

Batman, le justicier masqué de Gotham City, est une fois de plus appelé à la rescousse. Les fous ont pris le contrôle de l’asile Elisabeth Arkham pour criminels malades mentaux. C’est dans ce bâtiment que l’on enferme la fine fleur des psychopathes criminels qu’affronte habituellement notre héros : le Joker, Killer Croc, l’Épouvantail, Harvey « Two-Face » Dent, le Chapelier fou, Clayface etc. Menaçant le personnel retenu en otage d’énucléation et autres effroyableries, les détenus exigent que Batman se livre à eux. Pour notre héros masqué, lui-même passablement ébranlé par le trauma originel que constitue la mort de ses parents, un inquiétant jeu du chat et de la souris s’organise dans les tréfonds de la sombre bâtisse.
Le premier coup de génie de cette BD est de présenter de manière fort rationnelle tous ces personnages hauts en couleurs. Fini les pittoresques et un peu ridicules méchants excentriques ! Les super-vilains sont en fait des fous, dangereux certes, mais qu’il convient de soigner. Ou du moins d’essayer… Tout le talent des auteurs est d’avoir rendu les cinglés vraiment cinglés et carrément effrayants.
Le second coup de maître est d’avoir fait tourner l’album, moins autour de la figure classique du super-héros Batman, que du sinistre asile. Car l’asile d’Arkham, ce bâtiment, au nom tout lovecraftien, à mi-chemin entre l’hôtel Overlook et la maison de Psychose, recèle de biens noirs secrets. Et quelle belle métaphore de l'exploration psychanalytique que l'errance dans un antique manoir aux multiples passages dérobés et pièces cachées... 

© DC Comics, 1990

Sorti en 1989 chez DC Comics, Arkham Asylum est scénarisé par Grant Morrison et dessiné par Dave McKean. En France, l'album sort sous le titre Les Fous d'Arkham ou L'Asile d'Arkham, selon les éditions. Ce one shot est alors emblématique de l’évolution du comic américain. Puisant dans son riche patrimoine, de jeunes auteurs peuvent désormais proposer des sujets plus matures et des traitements graphiques originaux. Graphiquement justement, la BD est un électrochoc visuel. McKean utilise des techniques variées, parfois sur une même planche : dessin à la mine graphite, dessin en couleur, peinture, collages, photo etc. Les cadrages sont complètement explosés dans la page. Certaines cases sont agencées sur des fonds de matières. L’ensemble donne l’impression d’un pêle-mêle baroque aux tonalités macabres. Autant dire que cela colle assez parfaitement avec l’atmosphère d’une maison de fous et invite le lecteur à un voyage dans les abîmes de la folie…

Sans ambages, ami lecteur, cet album est pour le moins singulier. Si tu aimes les histoires de super-héros droits dans leurs bottes mais cachant une fêlure secrète, tu aimeras certainement. Si tu aimes les histoires gothiques et oppressantes, tu aimeras sûrement. Si tu aimes les œuvres graphiques riches et audacieuses, tu aimeras forcément. Si tu aimes les histoires de petits lutins bleus qui gambadent dans de vertes prairies… heu… il est possible que tu n’aimes pas.

Longue vie au Triangle !

mercredi 13 février 2013

Walking Dead : le Mort saisit le Vif


Debout les morts ! Le comic horrifique The Walking Dead n’en finit plus de faire parler de lui. Telle une goule affamée, un misérable charognard putride, j’avoue me ruer frénétiquement sur chaque album avec voracité. Alors que sort ce mois-ci le 17e tome de la série, revenons un peu si tu le veux bien, ami lecteur, sur cette saga qui ne manque pas de mordant.

© 2013 Guy Delcourt Productions

Le comic s’inspire sans vergogne des œuvres glaçantes de George Romero La Nuit des morts vivants (1968) et Zombie/Dawn of Dead (1978). Le décor ainsi balisé, point de longues scènes d’exposition. Nous sommes en terrain dangereusement familier : cette série parle de zombies, avec un Z majuscule taillé dans de la viande putréfiée et orné d’un chapelet d’intestins dévidés.

© 2012 Guy Delcourt Productions

Blessé lors d’une fusillade, l’agent Rick Grimes, sombre dans le coma. À son réveil, il émerge dans un hôpital déserté et dévasté. Les trompettes du Jugement Dernier semblent avoir sonné durant son sommeil car les morts arpentent de nouveau la Terre, mus par une inextinguible faim de chair humaine. Animé par un farouche instinct de survie et par l’ardent désir de retrouver femme et enfant, notre vaillant membre des forces de l’ordre part à l’aventure dans les ruines de notre monde. Croisant la route d’autres survivants, il retrouve les siens par un heureux caprice du destin. Mais l’aventure ne fait que commencer, et elle sera éprouvante.

© 2011 Guy Delcourt Productions

Récit d’horreur et de survie, cette bande dessinée s’ingénie à nous montrer le quotidien d’une petite communauté humaine confrontée à l’effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons. Et si les morts vivants constituent un danger terrifiant, les autres humains rescapés ne sont pas forcément plus rassurants : cannibales, psychopathes manipulateurs ou meurtriers sanguinaires semblent plus doués pour la survie que les hommes de bonne volonté. À moins que ce ne soit cet univers corrompu qui transforme les hommes de bonne volonté en fous furieux… Dans cette BD fleuve s’étendant sur plus de 2300 pages, l’auteur a tout le loisir de décrire l’évolution de ses personnages confrontés à cette situation pour le moins extrême. Passant de l’abattement à l’enthousiasme, de la dépression à la folie, tentant désespérément malgré tout de recréer des fragments de normalité dans ce cauchemar, les personnages évoluent, hésitent, s’interrogent. L’homme est-il condamné ? Faut-il devenir impitoyable et insensible à tout pour survivre ? Les enfants ont-ils une place dans ce nouveau monde ? L’auteur ne se focalise pas sur quelques figures stéréotypées triées sur le volet pour leurs qualités éminemment héroïques. Il évoque un groupe de survivants, aux contours flous puisque, épisode après épisode, de nouveaux personnages rejoignent le groupe, tandis que d’autres connaissent un funeste destin. Car le statut de « héros » ne protège personne, et plus d’un personnage familier disparaît au cours des albums, souvent dans d’effroyables conditions. Si tu as l’âme sensible et le cœur transi de la midinette, abstiens-toi, ami lecteur. Cette BD est parfois terrible. Point de combats élégamment chorégraphiés mais de sauvages affrontements assortis de démontage du pariétal droit ou d’enfoncement de l’occipital à coup de marteau et de pelle. À moins d’être interne en médecine ou adolescent pré-pubère et décérébré amateur de gore, difficile de rester de marbre devant cet étalage de violence. Pour autant, celle-ci interroge et place l’être humain devant une question fondamentale : qu’est-ce qui constitue son humanité ?

© 2010 Guy Delcourt Productions

Publiés aux USA à partir d’octobre 2003 par Image Comics, scénarisés par Robert Kirkman, les premiers numéros du comic mensuel sont dessinés par Tony Moore, qui passe le relais, dès le numéro 7, à Charlie Adlard. Alors que la série aborde le mois prochain son 108e numéro, une telle longévité est exceptionnelle, voire surnaturelle. Il faut dire que cela implique pour Adlard de dessiner une vingtaine de pages tous les mois, soit un véritable travail de titan. J’ai lu toutefois que le dessinateur avouait faire très peu de croquis préparatoires et dessinait à chaud, préférant sans doute entrer immédiatement dans le vif du sujet (si je puis dire...). Illustrant idéalement le pessimisme de la série, son dessin en noir et blanc est dur et nerveux. Je dois avouer que je le préfère de très loin aux premiers dessins de Tony Moore, plus cartoonesques.
En France, la série est publiée en 2005 par Semic, qui jette l’éponge après l’échec commercial du premier tome. Delcourt reprend la publication à partir de 2007, faisant paraître des volumes correspondant aux paperbacks américains, qui rassemblent chacun 6 comics mensuels. Et là, c'est le jackpot !

© 2009 Guy Delcourt Productions

Haletante, cette série au suspense insoutenable crée un phénomène d'addiction hautement contagieux. Mais plus qu'un comic horrifique, elle constitue une véritable danse macabre moderne, une sorte de Memento Mori contemporain.

Longue vie au Triangle !

mercredi 2 janvier 2013

The Ghost Rider : "Highway to Hell"

Ode aux extravagantes Seventies, The Ghost Rider est à mes yeux un comic un peu à part dans l’univers Marvel, qui se distingue par son personnage principal pour le moins pittoresque et son côté un peu foutraque. Songe-y plutôt ami lecteur : une série alliant bikers, satanisme, grosses cylindrées, naïveté touchante et vengeance infernale. Waow ! Ça ne peut que décoiffer !

N° 5, août 1972.
© Marvel

Au début des années 1970, Marvel, éditeur confirmé de comics de super-héros se diversifie et crée de nouvelles séries mettant en scène des personnages inspirés par de thèmes populaires tels que les arts martiaux (Iron Fist, Shang-Chi master of Kung-fu) ou l’horreur (Werewolf by Night, The Tomb of Dracula et autres créatures fantastiques). The Ghost Rider appartient à cette dernière catégorie avec une intrigue détonante. Notre héros, Johnny Blaze, a vu son père mourir en réalisant une cascade à moto pour le « Crash Simpson Daredevil Cycle Show ». Le jeune garçon est recueilli et élevé par Crash Simpson, le patron du cirque motorisé. Les années passent et Johnny Blaze s’éprend de la fille de ce dernier, la belle Roxanne. Mais voici que les tourtereaux apprennent que Crash Simpson est condamné par un cancer qui ne lui laisse plus que quelques mois à vivre. Cherchant désespérément une solution Johnny Blaze se tourne vers – je te le donne en mille, ami lecteur – le Prince des ténèbres himself et conclut donc un pacte avec le Diable : son âme contre la guérison de Crash Simpson. Mais comme chacun le sait, les pactes avec Satan sont au moins aussi léonins qu’un contrat bancaire. Car si Crash Simpson guérit miraculeusement de son cancer, il se tue stupidement lors d'une cascade à moto quelques semaines plus tard. Furieux de s’être fait berner, Johnny Blaze se révolte contre le Diable lorsque celui-ci vient réclamer son dû. Il est alors condamné à devenir chaque nuit l’émissaire de l’Enfer, sous la forme d’une créature démoniaque au crâne enflammé, monté sur une Harley Davidson customisée et vêtu d’une seyante et croquignolette combinaison de cuir moulant digne de figurer dans le Scorpio Rising de Kenneth Anger. Un vrai Hell’s Angel en somme. Mais l’irruption de Roxanne, cœur pur et innocent, altère la malédiction démoniaque et notre motard fantôme échappe à Satan qui n’aura de cesse de récupérer son âme.

N° 6, octobre 1972.
© Marvel

Sur cette trame assez rocambolesque, les auteurs vont s’en donner à cœur joie pour livrer un condensé de culture populaire vitaminé au LSD où l’on croise sans ciller des gangs de bikers, des adoratrices de Satan en minishort, des indiens serviteurs du Serpent, un temple satanique situé dans les souterrains de New York et autres joyeusetés propres à émerveiller le bédéphile. Poursuites à moto, cascades et ronflements de moteurs bicylindres en V ne manqueront pas de séduire les amateurs de sports mécaniques et les groupies de Steppenwolf. Enfin, notons la plaisante manie qu’a Roxanne de se faire enlever afin d’être offerte en sacrifice (toujours vêtue de tenues colorées, flamboyantes et… très courtes) à toutes sortes de créature maléfiques.

N°7, décembre 1972.
© Marvel

Créé en août 1972, les sept premiers épisodes de The Ghost Rider sont publiés dans Marvel Spotlight, une revue servant de banc d’essai à de nouveaux personnages Marvel. Devant le succès rencontré, ce nouveau héros obtient un comic dédié à partir de septembre 1973. Mais une singulière affaire entoure la naissance du Ghost Rider. Successivement Roy Thomas, l’éditeur en chef chez Marvel, Mike Ploog, le premier dessinateur de la série, et Gary Friedrich, son scénariste, se disputeront la paternité du personnage et de sa création graphique, sans vraiment parvenir à apporter de preuve décisive en faveur de l’un ou de l’autre. Ne dit-on pas que le Diable se niche dans les détails ? En France, le personnage reste au second plan et est publié à partir de février 1975 dans Étranges aventures, revue de l’éditeur Artima. Ponctuellement, il apparaît dans Strange, en général en compagnie de super-héros Marvel plus renommés.

N°9, avril 1973.
© Marvel

Sans être un chef d’œuvre indépassable du Neuvième Art, cette série gentiment barrée, sentant bon le souffre et l’huile de moteur, vaut le détour, ami lecteur. Pour moi, il est trop tard, j'ai franchi la ligne blanche et déjà vendu mon âme au Diable...

N°11, août 1973.
© Marvel


Longue vie au Triangle !