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vendredi 4 septembre 2015

Tyler Cross t. 2 Angola : les portes du pénitencier

Back to black ! Tyler Cross, le héros créé par Fabien Nury (scénario) et Brüno (dessin) est de retour pour un nouvel album sis dans ce haut-lieu de l’humanité qu’est le Louisiana State Penitentiary aka la ferme prison d’Angola. Après le Texas, ça va saigner sur les rives boueuses et putrides du Mississippi.

© Dargaud 2015

Fort du succès du premier album Tyler Cross en 2013 (lire la chronique de Tyler Cross), Nury et Brüno nous concoctent un nouveau polar hard boiled âpre et froid comme la mort, digne des thrillers désabusés des années 1950.

Couverture de l'édition spéciale, en noir et blanc,
agrémentée d'une fin alternative non retenue par les auteurs.
© Dargaud 2015

Revoici donc cette crapule impassible de Tyler Cross. Victime d’une méchante entourloupe de la part de son commanditaire lors d’un braquage, il écope de 20 ans au pénitencier d’Angola. Entre les gardiens sadiques, les molosses féroces, les Italiens qui ont mis un contrat sur sa tête et le climat délétère, autant dire que le séjour ne va pas être de tout repos. Une seule solution : se faire la belle, s’esbigner, se carapater, mettre les voiles, prendre la tangente. Mais comment s’évader du pénitencier d’où l’on ne s’évade pas, si ce n’est les pieds devant ? Cela dit, outre les diverses raisons susnommées, lorsque l’on est un homme de principe comme Tyler Cross, la vengeance constitue une excellente motivation…

Le dessin clair et affûté de Brüno est toujours aussi redoutablement efficace. Cadrages panoramiques, gros plans, champs et contrechamps rythment la narration en lui conférant un aspect cinématographique diablement percutant. De plus, la colorisation multiplie les fonds unis qui renforcent puissamment le dessin des personnages. Du grand Neuvième Art !

Un thriller poisseux comme le climat des bayous de Louisiane, à lire impérativement sous peine de finir 6 pieds sous terre.

Longue vie au Triangle !

mardi 11 novembre 2014

Little Tulip : épaule tatoo

Retour de flamme pour le tandem Jerome Charyn et François Boucq qui signe, 25 ans après le génialissime thriller d’espionnage Bouche du diable, un nouvel album : Little Tulip aux Éditions du Lombard. Go East young men ! Cap sur l’URSS du Petit Père des peuples, ses goulags sibériens, sa confrérie des voleurs aux tatouages incroyables.

© Boucq / Charyn / Éditions du Lombard

Le romancier américain Jerome Charyn livre un scénario picaresque dont il a le secret. Dans le New York des années 1970, Paul, un jeune tatoueur d’origine russe, virtuose du dessin, brosse aussi des portraits robots pour le NYPD. Ce dernier a fort à faire avec les agissements criminels du Bad Santa, un tueur en série qui viole et égorge ses victimes. Ces meurtres bestiaux entrent en résonance avec l’enfance sauvage de Paul qui se dévoile par flash-back.
Fils d’américains idéalistes émigrés en URSS, Paul aka Pavel est âgé de sept ans lorsque ses parents sont arrêtés et envoyés au goulag. Dans la glorieuse patrie des travailleurs socialistes, ceux qui n’était pas avec le régime étaient contre lui, mais ceux qui étaient avec lui restaient tout de même suspects, on n’est jamais trop prudent…
Pour l’enfant, cette plongée brutale dans le goulag de la Kolyma, est l’occasion de découvrir les températures polaires, les gardiens sadiques, les blanches forêts parsemées de fosses communes et le monde des criminels des camps, les vory v zakone, « voleurs dans la loi ». Caste de meurtriers endurcis, aristocrates du crime, les membres de la mafia russe vivent, tuent et meurent selon des règles strictes et cruelles. Sur leur corps, des tatouages symboliques narrent à qui sait les lires leurs exploits selon un langage codifié et secret. Fasciné, l’enfant observe, apprend et devient un fauve parmi les fauves. Mais c’est son don pour le dessin qui va faire de lui une figure clé du clan, le maître tatoueur.

La Mère Russie dépeinte par Charyn est un pays fascinant, dur, sauvage et exotique, peuplé d’ogres et de monstres. Little Tulip n’est pas qu’un thriller policier mais aussi un récit d’apprentissage. Féroce et grandguignolesque parfois il est vrai… Ainsi, la scène ou Pavel se tatoue lui-même pour la première fois avec la main tranchée de son père et le sang de son maître est assez remarquable.

Vétéran de la Grande Guerre patriotique du dessin, le Lillois François Boucq fait, une fois de plus, des merveilles (lire la chronique du western Bouncer). Ses personnages ont des trognes, animales, effrayantes, presque caricaturales et pourtant très réalistes. Son dessin précis et expressif brille comme les étoiles de verre rouge qui ornent les bulbes du Kremlin. Kharacho !

Une belle réussite, à lire d’urgence, camarades lecteurs. Les bédéphiles contrevenants, les bouquineurs ennemis du peuple et autres asociaux du Neuvième Art qui ne s’exécuteront pas seront déportés séance tenante.

Longue vie au Triangle !

lundi 30 juin 2014

Shock Suspenstories : plus dure sera la chute

Gasp ! Choke ! Les éditions Akileos rééditent les épisodes de Shock Suspenstories de l’éditeur américain EC comics. Soixante ans après leur parution, ces histoires renversantes, percutantes comme des balles dum-dum, n’ont rien perdu de leur noirceur et de leur cruauté.


 Lancé en février 1952, Shock Suspenstories est initialement une sorte de revue-échantillon du savoir-faire maison EC Comics : chaque numéro rassemble une histoire d’horreur, une histoire de guerre, une histoire criminelle et une histoire de science-fiction afin de satisfaire les fans transis, amateurs des publications EC Comics Tales from the Crypt, Frontline Combat, Two Fisted Tales, Crime Suspenstories (lire ici la chronique de Crime Suspenstories) et autres Weird Science. Le point commun de chacune de ces histoires est un dénouement choc, qui cloue le lecteur dans son fauteuil aussi sûrement qu’un uppercut de Sugar Ray Robinson.


 Rapidement, les éditeurs supprimeront les histoires de SF, d’horreur et de guerre, pour ne conserver que les histoires criminelles, teintées de questions de société. Drogue, racisme, violences policières, lynchages, agressions sexuelles, antisémitisme, sont abordés par ces illustrés qui n’hésitent pas à dépeindre la face cachée de l’Amérique des Fifties. Et le tableau des édifiant… Klansmen, vigilante sanguinaires, meurtriers, policiers corrompus, junkies parricides défilent dans chaque numéro, au gré de l’imagination fertile et déviante des scénaristes Bill Gaines et Al Feldstein.


 Certaines histoires sont à la limite du soutenable, comme celle de ce malfrat qui, après un hold-up minable, tue le flic qui vient de l’arrêter, puis entreprend de fuir à travers le désert menotté au cadavre du représentant de la loi. Jusqu’au moment où les vautours s’en mêlent… (Carrion Death, Shock Suspenstories n°9, juin-juillet 1953).


 Servi par une armada de dessinateurs aussi excellents que talentueux, Shock Suspenstories rassemble la fine fleur de la BD américaine des années 1950 : Graham « Ghatsly » Ingels (1915-1991) au dessin gothico-expressionniste ; Jack Kamen (1920-2008) et ses vamps froides, si froides ; le fabuleux Jack Davis ; le non moins fabuleux Wallace Wood (1927-1981) ; Frank Frazetta (1928-2010) au trait digne de la Renaissance italienne ; le sombrissime Joe Orlando (1927-1998) etc. Chaque histoire, chaque page, chaque case est un véritable régal pour le bédéphile.


 Garde ton sang-froid, ami lecteur, cale-toi bien dans ta chaise électrique et branche le courant avec ces histoires à haute tension dans la grande tradition EC Comics.


 Longue vie au Triangle !

jeudi 26 septembre 2013

Tyler Cross : American Death Trip

Avec Tyler Cross, paru en août 2013 chez Dargaud, le dessinateur Brüno et le scénariste Fabien Nury plongent au cœur du Texas des années 1950 pour un thriller hard boiled d’une efficacité redoutable.


© Dargaud 2013

Que les choses soient claires : Tyler Cross n’est pas un bandit au grand cœur. Non vraiment pas. Tyler Cross est un salaud, sans foi ni loi, à la gâchette facile, et pas vraiment porté sur le sentimentalisme. Un gars capable de glisser froidement des cartouches de chevrotine dans la bouche de sa dulcinée tout juste abattue, avant de l’arroser d’essence puis d’incendier son corps pour qu’on ne puisse l’identifier. Bref, pas vraiment le genre de paroissien qu’il convient de présenter à grand-maman pour le déjeuner dominical.


Couverture de l'édition spéciale, en noir et blanc 
© Dargaud 2013

Or donc, notre (anti)héros est chargé par un ponte de la mafia de mettre la main sur une cargaison d’héroïne mexicaine. Évidemment, l’interception tourne au carnage et Tyler Cross se retrouve seul en plein désert avec un sac de 17 kilos d’héroïne et 20 dollars en poche. Ce qui, quand on y songe, n’est guère beaucoup lorsque l’on doit échapper à la fois aux flics et aux trafiquants que l’on vient de repasser, tout en écoulant discrètement 17 kilos de blanche mexicaine premier choix. Se faisant passer pour un représentant de commerce, notre homme gagne la ville la plus proche, Black Rock. Mais cette délicieuse bourgade au charme rugueux est en fait la propriété quasi exclusive de la famille Pragg. Dans cette ville isolée, qui ne doit guère compter plus de 1275 âmes, Spencer Pragg, le tyrannique patriarche, règne d’une poigne de fer. Pour Tyler Cross, les ennuis ne font que commencer…

Scénariste renommé, Fabien Nury livre une histoire percutante, à la noirceur revendiquée, convoquant tour à tour des personnages emblématiques du roman ou du film noir que n’auraient pas reniés Dashiell Hammett ou Jim Thompson : tueurs impassibles, beautés fatales, avocats pourris, Federales corrompus, flics bouseux et shérif psychopathe… Que du beau monde !
Le tout est magnifiquement mis en image par le talentueux Brüno dont j’apprécie particulièrement le travail (lire lachronique de Lorna ; lire lachronique de Inner City Blues). Clair et stylisé, son dessin éclate dans des cases très cinématographiques. Tels des plans en Cinémascope, certaines cases s’étalent sur toute la largeur de la page. Ça c’est du grand spectacle !

En route pour une équipée sauvage au Texas. Une chose est sure, on se tue beaucoup dans le Lone Star State.

Longue vie au Triangle !

mercredi 24 avril 2013

Deux tueurs : la querelle des anciens et des modernes


Deux tueurs, un jeune, un vieux, une nuit noire, un contrat à exécuter, la mort à l’arrivée. C’est le sujet de ce petit album, polar poisseux, percutant, précis et aussi efficace qu’un coup de barre de fer. Chpof !

© 1995 Guy Delcourt Productions

Paru en 1995 chez Delcourt, Deux tueurs est dessiné par Mezzo et scénarisé par Pirus. En 56 pages au format surprenant d’un livre d’enfant, très denses, en noir et blanc, les deux auteurs se livrent à un réjouissant exercice de style, véritable hommage aux films de gangsters du début des années 1990. Il n’aura échappé à personne, pas même à Ray Charles, que l’histoire fait furieusement penser à Tarantino (tueurs en costume noir, dialogues ping pong…) ou à David Lynch (décor de décharge toxique, gunfights improbable avec cadavres restant debout, baraque isolée au milieu de rien…). Avec ce contrat foireux, nos deux tueurs, « Mignon » et « Grand-père », en plein conflit de générations, s’embarquent pour un voyage au bout d’une nuit d’encre où il est question de modernité (qui est, comme chacun le sait, « pour les tantes et les frustrés »), d’orange, de vraies voitures et de bonnes vibrations. Vieux briscard contre jeune loup, la nuit risque d’être longue…

Le dessin de Mezzo est un véritable régal : clair, net, sans une once de superflu, jouant sur le noir pour créer des effets de contraste. Multipliant les gros plans, les cadrages en champ-contrechamp, les ellipses, il donne un aspect ultra cinématographique à sa narration. Sans charre, Mezzo la main froide maîtrise…

Concis, sec comme un coup de trique, à la fois sombre et drôle, ce petit album mérite d’être redécouvert.

Longue vie au Triangle !

mercredi 27 mars 2013

Torso : coupes claires à Cleveland


À la croisée des chemins entre roman graphique à la narration originale, thriller sanglant avec serial killer plus vrai que nature et BD historique sur l’Amérique des années 1930, Torso est un bien curieux objet bédéphilique, qui mérite assurément que l’on s’y attache.

© Image Comics

L’intrigue prend place en la noble cité de Cleveland, en 1935, tandis que l’Amérique peine à sortir du marasme économique de la crise de 1929. Eliot Ness, l’incorruptible de Chicago, vient d’être nommé directeur de la sécurité de la ville. Alors qu’il prend ses fonctions, on découvre sur les bords du fleuve Cuyahoga le torse d’un homme, décapité, membres sectionnés avec une précision chirurgicale, et entièrement vidé de son sang. Pas évident d'identifier un corps sans tête ni empreintes digitales... Bientôt, d’autres découvertes macabres mettent les flics de la ville sur les dents et constituent un sérieux défi pour le tombeur d’Al Capone. Un tueur en série, que la presse s’empresse de baptiser « le boucher fou » ou « le tueur aux torses », s’attaque à la masse des déshérités, chassés par la crise, vivant dans les bidonvilles en périphérie de la ville, et dont la disparition ne fera pas trop de vagues. C’est ce que l’on appelle une manière originale de combattre la crise… Kill The Poor suggéraient ironiquement les inénarrables Dead Kennedys.

© Image Comics

S’appuyant sur des faits réels, Brian Michael Bendis, le futur scénariste star de Marvel (Daredevil, Alias, Avengers etc.), offre au lecteur un comic original à l’ambiance particulière. Cette mini-série est publiée en 6 fascicules par Image Comics, entre octobre 1998 et septembre 1999. En France, elle sort en un album aux éditions Semic, en 2002. Bendis y est à la fois scénariste (avec Marc Andreyko) et dessinateur. Sa BD est le fruit de recherches historiques fouillées puisque l’homme travailla pour The Cleveland Plain Dealer, le journal local qui, dans les années 1930, couvrit l’affaire. Bendis utilise abondamment les archives d’époque (coupures de journaux, photographies, rapports etc.) pour broder sur un canevas réel et inventer une fiction entre les lignes de l’Histoire. Sa tâche est facilitée par le fait que l’enquête ne fut, selon la formule consacrée, jamais résolue.

© Image Comics

Le traitement graphique est certes assez singulier, mais il témoigne d'une recherche intéressante. Le dessin, en noir et blanc, schématique, est très statique, avec une large place laissée aux dialogues. Bendis multiplie en effet les cases, parfois répétées à l’identique, les bulles de texte étant la seule indication d’une action. Il va jusqu’à accumuler les phylactères en une véritable guirlande qui traverse la page de part en part ou anime une case. D’autre fois, il n’hésite pas à changer le sens des cases dans une page. Parfois encore, il fait une mise au point ou un zoom sur un détail. Ici, la tête d’un prostitué qui sourit à un client potentiel (évidemment, il s’agit du tueur, ce petit canaillou), bascule petit à petit pour finir tranchée, flottant au fil du fleuve. Ailleurs, l’auteur intègre des photographies d’époque, dessinant dessus ou les utilisant comme décor d’arrière-plan. De larges aplats noirs créent une ambiance oppressante, ma foi fort appropriée pour un roman… noir.

© Image Comics

Historiquement passionnante, formellement étonnante (ou agaçante, c’est selon), cette BD est l’occasion de plonger dans un épisode méconnu de la mythologie américaine du XXe siècle.

© Image Comics

Longue vie au Triangle !

lundi 21 janvier 2013

Inner City Blues : Blaxploitation power


Back in the days ! Plein gaz sur les Seventies, les quartiers noirs et les truands blacks qui veulent s’en mettre plein les poches en n’hésitant pas à faire parler la poudre. « Get rich or die tryin », comme dirait l’autre… En trois petits albums aux couvertures colorées, récemment republiés par Vents d’Ouest en intégrale, Inner City Blues propulse avec virtuosité le bédéphile dans l’univers du cinéma Blaxploitation. Respect !

© Vents d’Ouest, 2003

Co-scénarisé par Brüno et Fatima Ammari-B, dessiné par ce même Brüno, Inner City Blues nous plonge en septembre 1972, à Inner City, métropole située quelques part aux États-Unis. Suivant un scénario très scorsesien, nous suivons l’ascension puis la chute de plusieurs personnages dont les destins s’entrecroisent : Arnold et Willie (ha ha ha : un grand maigre et un gros, deux hommes de main devenus tueurs à gage), Priest (un caïd fraîchement sorti de prison et déterminé à se remettre en selle) et Yaphet Kotto (un ponte bien installé dont les affaires périclitent). L’une des originalités de cette série est que la même histoire est racontée durant trois tomes, avec trois points de vue différents, en s’approchant à chaque fois un peu plus du dénouement final. Par touches, les auteurs créent un patchwork dans lequel chaque situation trouve son explication ou est précisée dans un autre album. Ainsi, un deal de drogue entre Priest et Yaphet Kotto est raconté sous deux points de vue : dans le premier tome, le lecteur suit Arnold et Willie qui assistent à la scène de loin, sans entendre ce qui se dit ; dans le second, l’action est vue du point de vue de Priest. Évidemment, il vaut mieux lire les 3 tomes, d’où l’intérêt de cette intégrale. Pigé, ami lecteur ? Par ailleurs, les auteurs se permettent d'étonnantes digressions qui, sans nuire à la dynamique du récit, renforcent singulièrement l’ambiance : ici, une planche développe les goûts musicaux d’Arnold, là deux ou trois cases offrent un zoom sur quelques photos de boxe encadrées au mur d’un bistro pour monter la connivence entre deux truands et le patron, là encore, des planches entières sont dévolues aux spectacles topless de sculpturales et époustouflantes beautés noires qui dansent au Mother Ike’s, LE club d’Inner City.

© Vents d’Ouest, 2004

Décidément, Brüno frappe fort. J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Lorna, son hommage sympathiquement foutraque aux séries B horrifiques, érotiques ou SF (lire la chronique de Lorna). Manifestement, ce garçon se fait plaisir à dessiner ce qui lui plaît et cela est réjouissant à voir. Ici donc, il lorgne vers les films Blaxploitation, ce courant né au début des années 1970, visant à offrir au public afro-américain des films d’action avec de tonitruants héros blacks, faits (en principe) par des Blacks pour des Blacks, servis par des bandes-son soul ou funk de toute beauté. Coupe afro, blouson en skaï et jean patte d’éléphant ou costard pimp d’un violet du plus bel effet, les truands dessinés par Brunö semblent ainsi sortir de Shaft, Sweet Sweetback’s Baadassss Song et autres Coffy, la panthère noire de Harlem. En tendant l’oreille, on croirait entendre Isaac Hayes ou Gil Scott-Heron. D’ailleurs, en une citation déférente, le titre de la série reprend celui d’une chanson de Marvin Gaye.

© Vents d’Ouest, 2005

Avec son dessin singulier, à la fois clair et parfois presque géométrique, Brüno réalise 3 albums marquants. Trépidante et inventive, pleine de clins d’œil amusants et amusés, cette série B se lit et se relit avec délectation.

Longue vie au Triangle !

lundi 22 octobre 2012

Notre Mère la guerre : requiem pour un massacre


Résonnez clairons dans le petit matin blême et froid, sonnez la fin d’une belle série avec la sortie ce mois-ci du quatrième et dernier tome de la série Notre Mère la guerre aux éditions Futuropolis. Cette percutante série de Maël (dessin) et Kris (scénario) mélange avec brio intrigue policière et récit de guerre tout en livrant une saisissante vision de la Grande Guerre.

© Futuropolis, 2011

Début 1915, alors que l’on s’étripe allègrement depuis plusieurs mois dans ce premier conflit mondial qui débute, le lieutenant de gendarmerie Roland Vialatte est détaché sur le front de Champagne. Le brillant enquêteur doit éclaircir une bien sombre affaire de meurtres de femmes à proximité du front. Avec la promptitude et l’efficacité qu’on lui connaît, l’État-Major a bien tenté de régler la question en fusillant illico presto un pauvre bougre de bidasse qui avait eu la mauvaise idée de menacer une serveuse lors d’une permission trop alcoolisée. Mais voilà, le troufion proprement passé par les armes, on continue de découvrir de-ci de-là des cadavres de journaliste, d’infirmière ou de fille à soldats. Notre bon lieutenant de gendarmerie va donc devoir enquêter dans la boue des tranchées pour éclaircir cette ténébreuse affaire et s’intéresser de près à un bataillon de jeunes repris de justice généreusement amnistiés par l’État français contre engagement d’aller casser du boche pour la patrie.

© Futuropolis, 2009

Je dois avouer, ami lecteur, que s’attaquer aujourd’hui à une BD sur la guerre de 1914 est assez audacieux. Forcément, le bédéphile averti ne peut s’empêcher de comparer celle-ci avec les travaux magistraux du génial Jacques Tardi (Adieu Brindavoine, Putain de guerre !, C’était la guerre dans les tranchées…). Et avec un mètre-étalon pareil, il vaut mieux envoyer du lourd, comme on dit dans l’artillerie. Or justement, avec panache, nos deux auteurs relèvent le gant et renouvellent la vision graphique du conflit tout en proposant un fil conducteur original. L’idée de cette intrigue policière est bien trouvée et m’a rappelé par certains aspects le film La Nuit des généraux d’Anatole Litvak (1967). Tandis que la guerre moissonne les vies de manière industrielle par dizaine de milliers chaque jour, élucider une affaire de meurtres presque « artisanaux » a quelque chose d’un peu surréaliste et vertigineux. De plus, le scénario de Kris est vraiment bien écrit. Le personnage du gendarme Vialatte, catholique convaincu, lecteur de Péguy et dont les idéaux chevaleresques se brisent contre l’effroyable réalité de cette guerre somme toute assez peu romantique, est particulièrement attachant. Sans manichéisme et avec une grande sensibilité, l’auteur évoque fort justement, me semble-t-il, les sentiments et les réactions des hommes plongés dans une boucherie sans nom : exaltation, lâcheté, colère, abattement, résignation, fureur…

© Futuropolis, 2010

Le dessin et les couleurs de Maël tranchent avec les images tremblotantes en noir et blanc des actualités d’époque, montrant ces malheureux soldats monter au front d’une démarche sautillante un peu grotesque, presque comique. Sa colorisation à l’aquarelle dans les tons marron, beige, ocre, gris traduit parfaitement la vision en couleur d’un paysage sans couleur, fait de boue, de cendres, d’arbres brûlés et déchiquetés, d’acier tordu et de chair broyée. Son dessin est fin, minutieux, presque osseux et m’a un peu fait penser à celui de Hermann (Jeremiah, Les Tours de Bois-Maury…). Très documenté, Maël ne laisse rien au hasard dans sa reconstitution. Bref, c’est du bien bel ouvrage.

© Futuropolis, 2012

Nous tenons là une fort belle série, joliment écrite, finement dessinée, ami lecteur. C’est violent, c’est poignant, mais c’est beau ! Et si, comme moi, tu es sensible à la poésie des ruines, alors n’hésite plus.

Longue vie au Triangle !

mercredi 4 juillet 2012

Crime SuspenStories : noir c'est noir

Pour notre plus grande joie, les éditions Akileos continuent l’exploration du patrimoine EC Comics et publient les haletantes histoires criminelles de Crime SuspenStories. Ami lecteur, coiffe ton feutre, enfile ton trench-coat, grimpe dans ta Buick Roadmaster 1947 et en route pour un voyage sans retour par une nuit pluvieuse, destination : la morgue.


Né à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Entertaining Comics ou EC Comics publie au départ des BD éducatives et religieuses. Comme chacun le sait, les voies du Seigneur sont impénétrables et, au début des années 1950, son patron, Bill Gaines, réoriente la ligne éditoriale et lance des comics de science-fiction (Weird Science), d’horreur (Tales from the Crypt), de guerre (Frontline Combat) et policiers (Crime SuspenStories). Par leurs qualités tant artistiques que scénaristiques, ces comics vont durablement marquer l’imaginaire bédéphilique. Le succès public est au rendez-vous, mais les autorités américaines s’inquiètent de la violence des situations décrites dans ces illustrés pour la jeunesse et partent en guerre contre les éditeurs. Une commission sénatoriale est même montée, qui aboutit à la création du Comics Code Authority qui édicte une foultitude de règles visant à préserver les jeunes (et moins jeunes) lecteurs de toute représentation jugée indécente ou trop violente. EC Comics entame une lente descente aux enfers puisque ses ventes s’effondrent et l’éditeur doit abandonner petit à petit ses séries avant de vendre la compagnie.


Il est vrai que, tous les mois, Crime SuspenStories insistait sur la face obscure du rêve américain en effectuant une plongée dans l’univers poisseux et sinistre du crime. Servi par des scénaristes très efficaces, les histoires de 6-8 pages relatent de bien sombres mœurs : maris souhaitant se débarrasser de leur acariâtre épouse, vamps cyniques harponnant un benêt fortuné, ménagères de moins de 50 ans rêvant de s’enfuir avec leur amant non sans avoir trucidé leur régulier, héritiers cherchant à toucher plus rapidement l’héritage du vieil oncle, maniaques homicides et autres "tueurs à la hache". Toutes ces histoires forment une inquiétante Comédie humaine, un télescopage étonnant entre l’univers rassurant des femmes au foyer pas encore désespérées et celui de Charles Manson. Mais là où ces intrigues constituent de petits chefs-d'œuvre d'humour noir c’est que, dans la plupart des cas, une implacable fatalité digne d'une tragédie grecque conduit le criminel à finir victime à son tour de son propre méfait. L’assassin meurt empoisonné par le poison qu’il a administré à sa victime, une meurtrière est condamnée… mais pour un crime qu’elle n’a pas commis, un apprenti meurtrier finit lui-même étranglé par "le tueur ricanant" qu’il entendait imiter pour camoufler son crime… Un véritable jeu de massacre ! On reste parfois pantois devant la noirceur de ces crimes commis par des beautés fatales en jupe plissée et des hommes portant chapeau feutre et costume croisé.


Appuyant ces ténébreux scénarios, les dessins, réalisés par les plus grands maîtres des années 1950, sont de véritables merveilles : Jack Davis (1924-) la quintessence du style EC ComicsWally Wood (1927-1981) et son dessin extraordinaire de précision, Harvey Kurtzman (1924-1993) au trait si expressionniste, Jack Kamen (1923-2008) et ses filles longilignes aux grands yeux…


Ami lecteur, il te faut lire à tout prix ces histoires au style très hitchcockien, ces thrillers aux ambiances de film noir, regorgeant de femmes fatales et de tueurs froids tirés à quatre épingles, roulant pied au plancher vers leur funeste destin. C’est une question de vie… ou de mort.

Longue vie au Triangle !

dimanche 10 juin 2012

Scalped : un bon Indien est un Indien mort

J'ai toujours bien aimé les Indiens. Évidemment, ce n'est pas le genre de confession à faire au représentant local du Ku Klux Klan, mais c'est comme ça. Leurs modes de vie, leurs noms totémiques, leurs coutumes, leur histoire m'ont toujours fasciné. C'est ainsi que j'ai découvert Scalped, le comics coup de poing de Jason Aaron et R. M. Guéra du label Vertigo de DC Comics (publié en France chez Panini comics et désormais Urban Comics). Car en effet, ami lecteur, Scalped s'apparente à un vrai coup de tomahawk en pleine face. Hoka hey ! C'est un beau jour pour mourir !

© Vertigo/DC Comics

Bienvenue à Prairie Rose, réserve indienne du South Dakota. Un petit bout de tiers monde au coeur des États-Unis d'Amérique où la consommation annuelle de bière se compte en millions de canettes, où les laboratoires clandestins de méthamphétamines fleurissent, où les querelles de voisinage se terminent à coups de fusil à pompe Ithaca M37 et où il n'est pas rare de corriger un enfant de 4 ans à l'aide d'un démonte-pneu. Misère, crasse, drogue, meurtres, alcoolisme, violence sont le lot quotidien de ce véritable terminus de la fière nation Sioux qui vit sous perfusion de l'aide sociale. C'est là que revient Dashiell Bad Horse, jeune chien fou ayant quitté la réserve voici 15 ans. En 15 ans, Bad Horse a fait du chemin : il est devenu agent du FBI. Mais il reste un jeune homme en colère, très en colère, prêt a exploser à tout instant, ou a se faire sauter le crâne avec son arme de service, c'est selon. Et voilà que son supérieur, l'inquiétant agent Nitz, l'envoie sous couverture pour mener l'enquête dans la réserve. Car Nitz veut faire tomber le chef Red Crow, ancien activiste radical du Red Power reconverti dans les affaires et, accessoirement, patron local du crime organisé. Un homme qui n'aime pas qu'on se mette en travers de sa route, impassible comme un chasseur de cerf, mais capable de tuer un prêtre à coup de Bible. Autant dire que cela va saigner !

© Vertigo/DC Comics

Scalped est une BD violente, très violente : quand on ne se fusille pas à coup d'armes automatiques, on s'y scalpe allègrement, on s'y brûle à l'acide ou on s'y énuclée joyeusement. Mais cette peinture de la violence n'est pas complaisante. Elle souligne la rage de ces hommes au destin brisé, de cette nation disparue, étrangère à son propre territoire, qui a fini par retourner sa fureur contre elle-même. Au delà de l'intrigue policière, Scalped évoque la mauvaise conscience de l'Amérique à l'égard des native Indians et fait la part belle à leur histoire tragique et à leurs traditions.

© Vertigo/DC Comics

Le dessin de R.M. Guéra (un Serbe installé en Espagne) est vif et nerveux. Tout en respectant les codes du western (décors en cinémascope, gunfights, costumes de western...), il explose ses planches pour créer un effet de dynamisme trépidant. Conformément à la pratique de l'industrie américaine du comics, Guéra, s'il est le principal dessinateur de la série, n'est pas le seul à officier (un comics par mois demande un travail de Romain...). D'autres dessinateurs, tels Davide Furno ou J.-P. Leon, interviennent sur quelques numéros. Mais si j'apprécie tout particulièrement le dessin de Guéra, le changement de dessinateur n'est pas vraiment gênant. Le scénario de Jason Aaron est suffisamment riche pour ouvrir de multiples portes et il lui arrive de mettre l'intrigue principale entre parenthèses pour approfondir le caractère de tel ou tel protagoniste. On est donc loin d'une banale série policière puisque l'on plonge aussi dans les années 1970 au côté des Dog Soldiers, les activistes radicaux indiens, on suit les traces de ceux qui ont vu en rêve les Êtres du Tonnerre ou on partage les traumatismes d'enfance d'un personnage.
Et pendant que nous y sommes, une mention spéciale pour les couvertures qui sont assez fascinantes.

© Vertigo/DC Comics

Scalped est une série musclée et nerveuse, désespérée et amère, mais riche, très riche. J'espère qu'elle continuera sur sa lancée. Lis-là si tu l'ose, ami lecteur, tu ne seras pas déçu. Joss Little Eagle a parlé.

Longue vie au Triangle !

dimanche 3 juin 2012

Kraken : dans les égouts, personne ne vous entend crier

Une récente réédition en intégrale chez Drugstore m'a permis de me replonger jusqu'au cou dans la série Kraken, du scénariste espagnol Antonio Segura et du dessinateur Jordi Bernet (l'artiste de Torpedo). Sa publication en français fut un peu cahotique puisque la série connut trois éditeurs qui, successivement, passèrent l'éponge : Gilou, Les Humanoïdes associés et Soleil. Mais franchement, ami lecteur, cette pépite ibérique extraite d'un ruisseau boueux vaut le détour ! Hombre !

© 1987 Les Humanoïdes associés/© 1987 Selecciones illustradas

L'action se déroule à Metropol, cité tentaculaire, sorte de croisement entre New York, la néo-Babel, et la Metropolis de Fritz Lang. Sous cette ville pourrie et corrompue, capitale du vice et du crime, s'étend un deuxième monde : les égouts. Et forcément, la crasse et la fange de la surface achève sa course dans cette Cloaca Maxima moderne. C'est là qu'intervient notre héros : le lieutenant Dante, officier du GAS, le Groupe d'action souterraine, chargé de maintenir un semblant d'ordre dans cette inframonde où se côtoient gueux en rupture de ban, truands vicieux cherchant à planquer leur butin, orpailleurs d'immondices, soldats prolétaires nécrophiles rescapés de la Guerre des cloaques et j'en passe. Comme son illustre homonyme, Dante arpente les canaux des 9 cercles de cet enfer souterrain, au fil desquels passent foetus abandonnés, têtes coupées et myriades de rats. Mais surtout, il traque l'insaisissable Kraken, créature chtonienne légendaire, véritable incarnation du mal, se nourrissant du vice et de la pourriture de Metropol.

© 1988 Les Humanoïdes associés/© 1984-1987 Selecciones illustradas

Contrairement aux albums parus dans les années 1980, cette version est en noir et blanc. Et cela rend parfaitement justice au dessin de Bernet. Compte tenu de son sujet, le noir et blanc permet de retranscrire à la perfection l'atmosphère oppressante des conduites souterraines et des canaux crasseux. Il met aussi en relief les personnages, que Bernet dessine comme un Dieu : Dante et sa gueule de desperado revenu de tout, les femmes à la plastique irréprochable (pour ce qui est de la vertu, c'est un peu moins cela...). Par ailleurs, inspiration baroque et latino oblige, une extraordinaire galerie de personnages hauts en couleur se déploie sous nos yeux : génie du crime nain, truand à face de rat, grand-mère maniant le colt, prêtre exorciste pour le moins inquiétant, SDF délicieusement prénommé Miasmes...

Une grande série B à l'univers noir, très noir, et au ton désespéré, très désespéré. Et une bien belle réédition pour rendre hommage à Segura, disparu en janvier 2012.

Longue vie au Triangle !