Affichage des articles dont le libellé est Super-héros. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Super-héros. Afficher tous les articles

mardi 18 novembre 2014

Batman, the Cult : Helter Skelter à Gotham City

Avec Batman, the Cult, Bernie Wrightson, le maître du gothique américain, nous présente une version bien à lui du chevalier noir et de ses légendaires fêlures. Entre effondrement psychologique et furie furieuse, pas de répit pour notre héros.

© DC Comics

Paru entre août et novembre 1988, Batman, the Cult est une mini-série autonome de quatre numéros, publiée par DC Comics qui réunit pour l’occasion le scénariste cosmique Jim Starlin et le génial Bernie Wrightson, prince du macabre dessiné et grand-maître de l’horreur en vignettes (lire ici la chronique des histoires de Wrightson dans Eerie et Creepy). La série est traduite en français par Comics USA en 1989 sous le titre mollasson d’Enfer blanc.

© DC Comics

En la tumultueuse ville de Gotham City, protégée par un vengeur masqué et capé que nous ne présenterons plus, un singulier homme d’église, le diacre Blackfire, ouvre un refuge pour les exclus dans le quartier le plus glauque de la ville. Parallèlement, notre croisé du crime enquête sur les meurtres sanglants de criminels qui battent ordinairement le pavé de la grande métropole. Batman découvre peu à peu que Blackfire fomente, depuis les bas-fonds de la ville, un Grand Soir des exclus de tous bords, âmes perdues avides de vengeance, prêts à suivre le premier leader charismatique venu. Surpris, Batman est capturé par l’étrange secte qui se terre dans les égouts de Gotham. Notre héros s’inclinera-t-il devant son gourou ? Et qui est vraiment le diacre Blackfire ? Un être surnaturel ? Un David Koresh apôtre de l’équarrissage pour tous ? Un Jim Jones thuriféraire du suicide collectif ? Un Raël de supermarché ?

© DC Comics

Enchaîné, drogué, torturé, brisé, mais bientôt en proie à une furie vengeresse qu’il a du mal à contrôler, le Batman de Wrightson et Starlin est assez fascinant dans le genre borderline. Évidemment, se confronter à un pseudo Charles Manson et à sa « famille » de dingues prêt à rejouer le massacre de Cielo Drive à l’échelle d’une ville peut laisser quelques traces…

© DC Comics

Graphiquement parlant, le Batman de Wrightson est tout simplement époustouflant. L’artiste dessine sa silhouette effilée et longiligne dans des cases qui ne sont pas sans rappeler les plans du cinéma expressionniste. Travaillant sur le masque noir du héros, il en allonge démesurément les oreilles de chauve-souris pour en donner une version typiquement wrightsonienne, plus inquiétante que familière. Quant à la colorisation des planches, crue et presque criarde, elle présente un indéniable charme désuet. Soooo 80 !

© DC Comics

Incontestablement, the Cult participe à la relecture du personnage de Batman entamée au cours des années 1980 sous la houlette débonnaire de pointures telles que Frank Miller ou Dave McKean (lire ici la chronique de Batman, Arkham Asylum) pour en faire un personnage toujours plus sombre et torturé. Alors, fidèle lecteur, tu sais ce qu’il te reste à faire : enferme-toi dans ta cave avec ton fusil à pompe et cette pile de vieux comics en attendant l’Apocalypse.

Longue vie au Triangle !

lundi 18 novembre 2013

Iron Fist : “Enter the Dragon”

Avec Iron Fist, super-héroïque maître des arts martiaux, savourons, ami lecteur, un concentré de groovytude et de pop culture au parfum capiteux d’encens extrême-oriental multivitaminé par la trépidante et dynamique Amérique des Seventies. Encore une merveille de la Marvel !


© Marvel, 1974

Début des années 1970, la mode est aux films d’arts martiaux. Fasciné, l’Occident découvre le jeet kune do du « Petit Dragon » Bruce Lee et suit les pérégrinations dans l’Ouest de David Carradine dans la série Kung Fu. Collant à l’air du temps, le scénariste Roy Thomas et le dessinateur Gil Kane (1926-2000) créent en mai 1974 le personnage d’Iron Fist pour l’éditeur Marvel. Mais rapidement après ce coup d’éclat, aussi parfaitement exécuté qu’un poing du tigre asséné en pleine face du diabolique Fu Manchu, les deux créateurs passent la main à d’autres artistes. Si le scénario reste cohérent, force est de constater que les dessinateurs ne sont pas toujours à la hauteur.


© Marvel, 1976

La divine surprise vient alors d’Albion, avec l’arrivée sur la série de deux Britanniques, le scénariste Chris Claremont puis le dessinateur John Byrne en octobre 1975. Pendant plus de 15 numéros les deux compères se livrent à un ballet étourdissant d’aventures super-héroïques à la sauce aigre douce, exaltées par le dessin fluide, fin et précis de Byrne. Voilà de quoi enchanter le bédéphile et lui faire atteindre le Nirvana…


© Marvel, 1976

Âgé de 9 ans, le jeune Daniel Rand suit son père et sa mère dans une expédition au cœur de l’Himalaya à la recherche de la mythique cité de K’un-Lun. Victimes d’un accident de montagne, Daniel assiste au meurtre de son père, assassiné par son cupide associé, puis à la mort de sa mère. Mais il est miraculeusement sauvé par les habitants de K’un-Lun, cité céleste cachée dans un plan mystique, qui n’apparaît qu’une fois tous les dix ans. Recueilli par le maître de K’un-Lun : Yü-Ti l’Auguste Personnage de Jade, Daniel Rand entame un sévère entraînement aux arts martiaux sous la férule de Lei Kung le Tonnerre. Dix ans plus tard, au terme de son apprentissage, il affronte le seigneur dragon Shou Lao l’immortel et, victorieux, plonge le poing dans son cœur en fusion. Il devient alors Iron Fist, l’arme vivante, doté du pouvoir de Shou Lao l’immortel. Revenu à New York, Daniel Rand cherche à venger ses parents avant de mettre son puissant pouvoir au service de la justice et du bien.


© Marvel, 1976

Sur cette trame de vengeance somme toute très classique, les auteurs opèrent un improbable syncrétisme entre geste super-héroïque, arts martiaux et influences asiatiques. Dans l’écurie Marvel, le personnage d’Iron Fist est singulièrement remarquable. Masqué de jaune impérial, le torse marqué du dragon ailé Shou Lao, félin et agile, il utilise la puissance de son poing d’acier pour d’aériennes prises de kung fu qui contrastent avec les chocs frontaux des brutasses de service. Mais la série est aussi fascinante par ses mélanges détonants. Quand Shaolin rencontre Big Apple… Outre les habituels super-vilains destructeurs et autres ravageurs à la petite semaine, Iron Fist affronte ainsi toute une série de personnages hauts en couleur, vaguement orientalisants, qui ravissent littéralement votre serviteur : des adorateurs de Kali, le diabolique Maître Khan et ses sbires, le gang asiatique des Golden Tigers et j’en passe. C’est coloré, c’est incongru, c’est (un peu) n’importe quoi, mais c’est fichtrement réjouissant. C’est le chaînon manquant entre Yip Man et Cassius Clay ! Et puis notre sympathique héros est secondé par la ravissante Misty Knight, ex flic de choc, experte en arts martiaux, à la coupe afro impressionnante et au bras bionique, formant ainsi (à ma connaissance) un des premiers couples mixtes de l’histoire du 9e art.


© Marvel, 1976

En France Iron Fist connaît une parution un peu erratique, d’abord dans la cultissime revue Strange, puis dans Titans, aux éditions Lug. Tu l’auras deviné, fidèle lecteur, ce personnage exerçait sur moi une fascination un peu irrationnelle. Minot, je lisais et relisais frénétiquement les quelques numéros que je possédais, renfermant les précieuses aventures de l’un de mes personnages Marvel préférés.


© Éditions Lug

Alors ami lecteur, sors ton nunchaku, et entre dans l’arène sous le regard des quatre rois dragons. La « voie du poing qui intercepte » est difficile mais ô combien enrichissante.

Longue vie au Triangle !

mardi 5 mars 2013

Batman, Arkham Asylum : éloge de la folie


D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours apprécié le personnage de Batman. Son côté sombre, un peu inquiétant, ainsi que la galerie de personnages surréalistes et vaguement angoissants qu’il combat me fascinent depuis que je suis môme. De là à dire que j’étais un enfant tourmenté… Quoi qu’il en soit, au début des années 1990, alors que la figure super-héroïque était profondément renouvelée par de nouveaux auteurs, la lecture d’Arkham Asylum, A Serious House on Serious Earth m’a fait l’effet d’une lobotomie transorbitale au pic à glace administrée par le bon Dr Freeman.

© DC Comics, 2005
Couverture de la réédition pour les 15 ans de l'album.

Batman, le justicier masqué de Gotham City, est une fois de plus appelé à la rescousse. Les fous ont pris le contrôle de l’asile Elisabeth Arkham pour criminels malades mentaux. C’est dans ce bâtiment que l’on enferme la fine fleur des psychopathes criminels qu’affronte habituellement notre héros : le Joker, Killer Croc, l’Épouvantail, Harvey « Two-Face » Dent, le Chapelier fou, Clayface etc. Menaçant le personnel retenu en otage d’énucléation et autres effroyableries, les détenus exigent que Batman se livre à eux. Pour notre héros masqué, lui-même passablement ébranlé par le trauma originel que constitue la mort de ses parents, un inquiétant jeu du chat et de la souris s’organise dans les tréfonds de la sombre bâtisse.
Le premier coup de génie de cette BD est de présenter de manière fort rationnelle tous ces personnages hauts en couleurs. Fini les pittoresques et un peu ridicules méchants excentriques ! Les super-vilains sont en fait des fous, dangereux certes, mais qu’il convient de soigner. Ou du moins d’essayer… Tout le talent des auteurs est d’avoir rendu les cinglés vraiment cinglés et carrément effrayants.
Le second coup de maître est d’avoir fait tourner l’album, moins autour de la figure classique du super-héros Batman, que du sinistre asile. Car l’asile d’Arkham, ce bâtiment, au nom tout lovecraftien, à mi-chemin entre l’hôtel Overlook et la maison de Psychose, recèle de biens noirs secrets. Et quelle belle métaphore de l'exploration psychanalytique que l'errance dans un antique manoir aux multiples passages dérobés et pièces cachées... 

© DC Comics, 1990

Sorti en 1989 chez DC Comics, Arkham Asylum est scénarisé par Grant Morrison et dessiné par Dave McKean. En France, l'album sort sous le titre Les Fous d'Arkham ou L'Asile d'Arkham, selon les éditions. Ce one shot est alors emblématique de l’évolution du comic américain. Puisant dans son riche patrimoine, de jeunes auteurs peuvent désormais proposer des sujets plus matures et des traitements graphiques originaux. Graphiquement justement, la BD est un électrochoc visuel. McKean utilise des techniques variées, parfois sur une même planche : dessin à la mine graphite, dessin en couleur, peinture, collages, photo etc. Les cadrages sont complètement explosés dans la page. Certaines cases sont agencées sur des fonds de matières. L’ensemble donne l’impression d’un pêle-mêle baroque aux tonalités macabres. Autant dire que cela colle assez parfaitement avec l’atmosphère d’une maison de fous et invite le lecteur à un voyage dans les abîmes de la folie…

Sans ambages, ami lecteur, cet album est pour le moins singulier. Si tu aimes les histoires de super-héros droits dans leurs bottes mais cachant une fêlure secrète, tu aimeras certainement. Si tu aimes les histoires gothiques et oppressantes, tu aimeras sûrement. Si tu aimes les œuvres graphiques riches et audacieuses, tu aimeras forcément. Si tu aimes les histoires de petits lutins bleus qui gambadent dans de vertes prairies… heu… il est possible que tu n’aimes pas.

Longue vie au Triangle !

mercredi 2 janvier 2013

The Ghost Rider : "Highway to Hell"

Ode aux extravagantes Seventies, The Ghost Rider est à mes yeux un comic un peu à part dans l’univers Marvel, qui se distingue par son personnage principal pour le moins pittoresque et son côté un peu foutraque. Songe-y plutôt ami lecteur : une série alliant bikers, satanisme, grosses cylindrées, naïveté touchante et vengeance infernale. Waow ! Ça ne peut que décoiffer !

N° 5, août 1972.
© Marvel

Au début des années 1970, Marvel, éditeur confirmé de comics de super-héros se diversifie et crée de nouvelles séries mettant en scène des personnages inspirés par de thèmes populaires tels que les arts martiaux (Iron Fist, Shang-Chi master of Kung-fu) ou l’horreur (Werewolf by Night, The Tomb of Dracula et autres créatures fantastiques). The Ghost Rider appartient à cette dernière catégorie avec une intrigue détonante. Notre héros, Johnny Blaze, a vu son père mourir en réalisant une cascade à moto pour le « Crash Simpson Daredevil Cycle Show ». Le jeune garçon est recueilli et élevé par Crash Simpson, le patron du cirque motorisé. Les années passent et Johnny Blaze s’éprend de la fille de ce dernier, la belle Roxanne. Mais voici que les tourtereaux apprennent que Crash Simpson est condamné par un cancer qui ne lui laisse plus que quelques mois à vivre. Cherchant désespérément une solution Johnny Blaze se tourne vers – je te le donne en mille, ami lecteur – le Prince des ténèbres himself et conclut donc un pacte avec le Diable : son âme contre la guérison de Crash Simpson. Mais comme chacun le sait, les pactes avec Satan sont au moins aussi léonins qu’un contrat bancaire. Car si Crash Simpson guérit miraculeusement de son cancer, il se tue stupidement lors d'une cascade à moto quelques semaines plus tard. Furieux de s’être fait berner, Johnny Blaze se révolte contre le Diable lorsque celui-ci vient réclamer son dû. Il est alors condamné à devenir chaque nuit l’émissaire de l’Enfer, sous la forme d’une créature démoniaque au crâne enflammé, monté sur une Harley Davidson customisée et vêtu d’une seyante et croquignolette combinaison de cuir moulant digne de figurer dans le Scorpio Rising de Kenneth Anger. Un vrai Hell’s Angel en somme. Mais l’irruption de Roxanne, cœur pur et innocent, altère la malédiction démoniaque et notre motard fantôme échappe à Satan qui n’aura de cesse de récupérer son âme.

N° 6, octobre 1972.
© Marvel

Sur cette trame assez rocambolesque, les auteurs vont s’en donner à cœur joie pour livrer un condensé de culture populaire vitaminé au LSD où l’on croise sans ciller des gangs de bikers, des adoratrices de Satan en minishort, des indiens serviteurs du Serpent, un temple satanique situé dans les souterrains de New York et autres joyeusetés propres à émerveiller le bédéphile. Poursuites à moto, cascades et ronflements de moteurs bicylindres en V ne manqueront pas de séduire les amateurs de sports mécaniques et les groupies de Steppenwolf. Enfin, notons la plaisante manie qu’a Roxanne de se faire enlever afin d’être offerte en sacrifice (toujours vêtue de tenues colorées, flamboyantes et… très courtes) à toutes sortes de créature maléfiques.

N°7, décembre 1972.
© Marvel

Créé en août 1972, les sept premiers épisodes de The Ghost Rider sont publiés dans Marvel Spotlight, une revue servant de banc d’essai à de nouveaux personnages Marvel. Devant le succès rencontré, ce nouveau héros obtient un comic dédié à partir de septembre 1973. Mais une singulière affaire entoure la naissance du Ghost Rider. Successivement Roy Thomas, l’éditeur en chef chez Marvel, Mike Ploog, le premier dessinateur de la série, et Gary Friedrich, son scénariste, se disputeront la paternité du personnage et de sa création graphique, sans vraiment parvenir à apporter de preuve décisive en faveur de l’un ou de l’autre. Ne dit-on pas que le Diable se niche dans les détails ? En France, le personnage reste au second plan et est publié à partir de février 1975 dans Étranges aventures, revue de l’éditeur Artima. Ponctuellement, il apparaît dans Strange, en général en compagnie de super-héros Marvel plus renommés.

N°9, avril 1973.
© Marvel

Sans être un chef d’œuvre indépassable du Neuvième Art, cette série gentiment barrée, sentant bon le souffre et l’huile de moteur, vaut le détour, ami lecteur. Pour moi, il est trop tard, j'ai franchi la ligne blanche et déjà vendu mon âme au Diable...

N°11, août 1973.
© Marvel


Longue vie au Triangle !

lundi 15 octobre 2012

Fantastic Four n°84-87 : fulgurants robots, savants nazis et autres génies du mal


Génial dessinateur s’il en est Jack Kirby (1917-1994) est probablement l’une des plus grandes figures de la bande dessinée américaine du XXe siècle. Parmi ses nombreux chefs-d’œuvre, Fantastic Four (Les Quatre Fantastiques) déploie un superbe cortège de menaces cosmiques, de créatures d’outre-espace, de robots titanesques et de monstres chthoniens, le tout agrémenté d’une bonne dose de kitsch coloré propre à faire bicher le bédéphile.

© Marvel

En 1961, Jack Kirby et son comparse le scénariste Stan Lee, créent pour Marvel The Fantastic Four qui évoque les aventures d’un quatuor de super-héros, mélangeant intrigues familialo-sentimentales à l’eau de rose, humour un peu pesant (et oui, les comics visaient un jeune public à la subtilité encore balbutiante !) et science-fiction brut de décoffrage. En tentant de tester un nouveau type de fusée, nos quatre héros ont été irradiés de rayons cosmiques. Leur structure moléculaire modifiée, ils obtiennent des capacités extraordinaires : Red Richards, le génie scientifique du groupe, peut s’étirer comme du caoutchouc ; sa fiancée Susan Storm (rebaptisée Jane en VF, va savoir pourquoi...) peut devenir invisible et créer des champs de force ; l’impétueux Johnny Storm (la Torche), le frère de Susan, peut, lui, s’enflammer, voler et projeter des boules de feu. Enfin le costaud de la bande, Ben Grimm, se voit doté d’une force herculéenne ; seul hic, son apparence physique change pour faire de lui une sorte de golem de moellon, d’où son nom de la Chose. Ce comics relance la mode des super-héros et propulse l’éditeur Marvel dans les sommets. De 1961 à 1970, Kirby assurera sans discontinuer le dessin, soit 102 numéros, et la série durera près de 50 ans.

© Marvel

Personnellement, ami lecteur, telle une petite madeleine proustienne qui enchanta mes mercredi après-midi, je goûte particulièrement la saveur des n°84 à 87, parus de mars à juin 1969 et publiés en français par les mythiques éditions Lug en 1973 sous le titre Les Robots de Fatalis. Selon moi, Kirby est alors au sommet de son art. Cet arc se déroule sur quatre épisodes mensuels, fait assez exceptionnel pour l’époque puisque les histoires se déroulaient le plus souvent sur un ou deux épisodes, entraînant une certaine simplification du scénario. Il met en scène un de ces méchants haut en couleur que j’affectionne : le diabolique docteur Victor von Fatalis (Dr Doom en VO), un génie scientifique doté d’un colossal complexe de supériorité, défiguré après avoir mené une malheureuse expérience occulte (jeu de main, jeu de vilain !) et qui cache ses cicatrices sous une seyante armure médiévale rehaussée d’une cape lui donnant un look gothique du plus bel effet. Quand il ne cherche pas à rayer une ville ou deux de la carte, notre bon docteur règne d’une main de fer sur la Latvérie, dictature d’opérette très Mitteleuropa, située derrière le rideau de fer. Dans cette sorte de Village du Prisonnier aux dimensions d’un État, le maître a droit de vie ou de mort sur ses sujets et décide en vrai tyran de leur bonheur. Aidé de l’obséquieux nazi Hauptmann (il fallait oser l'affubler d'un nom pareil ! Il n’y a pas à dire, en termes de méchant, l’ancien nazi est une valeur sure), le maléfique Fatalis a créé une armée de super-robots capables de lui assurer la maîtrise du monde, et dont il n’hésitera pas à tester les capacités destructrices sur ses propres sujets. Évidemment, les Quatre Fantastiques sont de la partie et vont contrecarrer ses plans.

© Marvel

De par leurs scénarios un peu naïfs, du fait de dialogues un peu lourds, voire ampoulés (mais qui ont en même temps une certaine saveur), les Fantastic Four de l’époque ne sont pas à lire de manière industrielle. En effet, ami lecteur, tu risques de friser l’overdose de « Voici mon hypno-canon à longue portée, dont les rayons balayeront bientôt la planète entière… » et autres « Arrière créatures stupides veules et sans âme ! ». Non, estimé lecteur, il te faut lire ce comic comme on savoure un vieux whisky, en dégustant trois ou quatre épisodes pas plus, pour te délecter du dessin sublimissime et des ces inventions graphiques hallucinantes, voire franchement psychédéliques.
Car ce qui destine Les Quatre Fantastiques à être un véritable monument du Neuvième Art édifié dans le basalte et le granit pour les générations futures c’est le dessin si caractéristique de Jack Kirby, fait de puissance à l’état brut, de personnages aux mentons volontaires, de colosses aux formes carrées et en même temps si théâtralement dynamiques. Et les machines, ah les machines de Kirby ! : des boulons, des tubes, des tuyaux, des plaques, des décorations aussi étranges que superflues. Le moindre pistolet, massif et pesant, semble incroyablement menaçant, permettant d’anéantir sa cible, de l’éparpiller façon puzzle aux quatre coins de la pièce. Parfois, le « King » (c’est le surnom que lui avait donné Stan Lee) réalise des collages à partir de photos sur lesquelles il place ses personnages, sorte de version pop et psychédélique de la Semaine de bonté de Max Ernst. Quant à l’invention des « Kirby krackles » (des taches sphériques noires qui gravitent dans le dessin) pour illustrer l’énergie pure dans ses déflagrations, ses projections ou son crépitement, on confine au génie. De plus, cerise sur le gâteau, la plupart des planches des Quatre Fantastiques dessinées par Kirby ont été encrées par Joe Sinnott, l’encreur star de Marvel, leur donnant ainsi un relief et une profondeur incomparables. Par ailleurs, pour compenser l’impression des comics sur des papiers de mauvaise qualité qui buvaient l’encre, des couleurs particulièrement vives ont été choisies, donnant à l’ensemble une teinte lumineuse aussi flamboyante que celle des enluminures médiévales.

© Marvel

À l’image de ses géants cosmiques, l’ombre tutélaire de Kirby plane sur le Neuvième Art telle une sorte de statue du Commandeur galactique. Il a posé les bases de l’univers graphique Marvel, contribuant à créer les personnages de Hulk, Thor, Captain America, les X-Men et tant d’autres. Artiste protéiforme, il a dessiné des comics de science-fiction et de super-héros, mais aussi des comics sentimentaux (Young romance), de guerre (Sgt. Fury and his Howling Commandos, The Losers : lire la chronique de The Losers), de western (Rawhide Kid) etc. etc. Son influence se fait sentir dans l’art moderne chez de nombreux artistes, de Roy Lichtenstein à Erró. Enfin, bon nombre d’auteurs de BD, tels Arnon ou Franck Miller, semblent ne jamais s’être remis de leur lecture de Kirby et en avoir tiré une féconde source d'inspiration, pour le plus grand plaisir de leurs lecteurs.

© Éditions LUG
La VF, réunissant les 4 épisodes.

Emblématique du travail de Jack Kirby, Les Quatre Fantastiques constituent le point de départ idéal pour un plongeon rafraîchissant dans l’univers cosmique et sidéral du « King of comics ».

Longue vie au Triangle !

dimanche 2 septembre 2012

The Amazing Spider-Man n°121-122 : meurtre (mélo)dramatique à Manhattan


Enfant, j’étais émerveillé par l’univers chatoyant des super-héros Marvel. Autant Superman m’a toujours profondément agacé avec son côté jeune homme de bonne famille au sourire Ultra Brite et son accroche-cœur ridicule sur le front, autant The Amazing Spider-Man, The Invincible Iron Man, Daredevil the Man Without Fear, Iron Fist et autres X-Men me paraissaient l’incarnation absolue du cool super-héroïque. Tous les mois, je languissais d’impatience en attendant le nouveau numéro de Strange, revue mythique dans laquelle paraissaient en français les aventures trépidantes de mes héros favoris. Quand soudain, ami lecteur, l’affreuse vérité éclata comme un coup de tonnerre dans un ciel serein : si ces surhommes radioactifs ou mutants, défenseurs de la veuve et de l’orphelin, étaient les modernes (et un peu kitsch) réincarnations d’Heraklès ou de Persée, ils n’en étaient pas moins mortels. Cette brutale nouvelle percuta ma petite existence avec la vélocité de l’Express de 16 h 50 entrant en gare de Quimperlé (2 minutes d’arrêt).

 © Marvel, 1973

En effet, un beau jour de l'an de grâce 1978, alors que j’ouvrais fébrilement mon Strange, les mains tremblantes d’excitation, je découvris horrifié la mort de Gwen Stacy, la fiancée de Spider-Man, alias Peter Parker dans le civil. Non, ce n’était pas possible, pas elle, pas la fiancée du héros, l’image parfaite de l'american way of life, à la blondeur solaire, si sexy dans ses bottes en cuir… Sous l’impulsion du scénariste Gerry Conway, le n°121 d’Amazing Spider-Man (The Night Gwen Stacy Died, paru aux États-Unis en juin 1973) met aux prises le tisseur de toile avec sa Némésis, le Bouffon Vert (Green Goblin en VO). Ce dernier enlève la sémillante Gwen Stacy. Lorsque Spider-Man le retrouve, la belle gît inanimée aux pieds du Bouffon Vert au sommet de l’une des piles du George Washington Bridge. Un combat acharné s’ensuit entre le super-héros et le super-vilain (j’adore cette dénomination), qui finit par précipiter Gwen Stacy dans le vide. Dans un effort désespéré Spider-Man parvient à rattraper la jeune femme à l’aide de sa toile lorsque se fait entendre un « Snap ! » fatidique. Impuissant, Peter Parker ne peut que constater la mort de sa bien-aimée tandis que le Bouffon Vert s’enfuit en ricanant (forcément). En un geste théâtral, le héros lève un poing vengeur vers le ciel en étreignant le corps de sa dulcinée, vouant son éternel ennemi aux gémonies. C’est dramatique, c’est tragique, c’est beau comme l’antique. Était-elle morte avant d’être jetée dans le vide ? Spider-Man lui a-t-il involontairement brisé le cou en tentant de la rattraper ? Ces spéculations ont hanté les cours de récréation pendant longtemps. Quoi qu’il en soit, cet épisode constitua pour moi (et pour de nombreux lecteurs) un véritable traumatisme. Certains historiens des comics ont même évoqué la fin d’une certaine innocence, à l’image de ce que représenta la guerre du Vietnam pour la société américaine. Si les comics publiés par Marvel n’hésitaient pas à évoquer les problèmes de société (corruption, racisme, drogue etc.), la mort d’un protagoniste principal si proche du héros représentait quand même alors un tabou dont il était difficile de s’affranchir. L’effroyable brutalité de cet épisode a notamment contribué à faire prendre conscience à des milliers de gamins de la réalité de la mort. Petit à petit, la figure super-héroïque monolithique se fissurait pour révéler ses failles. Un pas de géant était fait vers des scénarios de comics plus matures.

 © Marvel, 1973

Sur un plan scénaristique, cet épisode fondateur était un coup de maître, permettant d’épaissir la personnalité de Peter Parker. Brisé, pour ne pas dire dépressif, c’est un héros en proie au doute et à la culpabilité, mais aussi animé d'un profond désir de vengeance, qui allait désormais filer entre les buildings de Manhattan. Comment continuer à livrer son combat contre le Mal, s’il n’avait pas été capable de sauver sa chère et tendre ? Quelle vengeance tirer de son éternel ennemi, qui, par ailleurs, est le père de son meilleur ami (c'est cornélien !) ? C’est, à mon sens, là que résidait la force des comics Marvel de l’époque : ancrer leurs personnages dans le réel en en faisant des êtres de chair, de sang et de sentiments, certes dotés de super pouvoirs, mais conservant une part de fragilité humaine afin de les rendre proches du lecteur.

 © Éditions Lug

Au-delà de son sujet marquant, cet épisode d’Amazing Spider-Man et celui qui suivit (n°122 : The Green Goblin’s Last Stand !, paru dans Strange n°104 en août 1978) constituent la quintessence du style Marvel des années 1970. Le dessin de Gil Kane y est tout simplement parfait, d’un classicisme moderne irréprochable, ultra énergique, magnifiquement encré par John Romita. Le dynamisme des plans, et leur découpage est magistral, insufflant une vitalité extraordinaire au récit. Ces épisodes sont incontestablement des joyaux du 9e Art et, plus généralement de la culture populaire, véritables icônes de la mythologie américaine du XXe siècle, à l’égal du King Kong escaladant l’Empire State Building.

 © Éditions Lug
(Pour l'anecdote, c'est dans le n°105 de Strange, soit le mois suivant sa parution, que l'épisode fut illustré en couverture. Tu noteras, ami lecteur, les couvertures redessinées par des illustrateurs français...)

À l’heure où les super-héros connaissent une nouvelle vie à l’écran, n’hésite pas à plonger à la source, estimé lecteur. Je n’ai pas peur d’affirmer, en levant mélodramatiquement le poing vers le ciel, que ces épisodes d'Amazing Spider-Man constituent un chef-d’œuvre indépassable des comics.

Longue vie au Triangle !