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jeudi 23 mars 2017

Corto Maltese 13 : faux et usage de faux

Rhaaaaaaaa ! Le sacrilège ! L’outrage ! Le blasphème ! La honte ! De cupides ayants-droits acoquinés à un éditeur avide et peu scrupuleux exhument de la tombe l’envoûtant Corto Maltese pour un treizième album probablement plus motivé par l’appât du gain que par l’amour du Neuvième Art. Si le résultat est plutôt joli, avouons-le, le procédé est franchement abject.

© Casterman

Les yeux dans les yeux je te le confesse, cher et estimé lecteur, je n’ai pas lu ce treizième opus des tribulations du célèbre marin maltais. Si j’ai épluché cet album avec soin, je n’ai pas accompli l’irréparable et l’ai sagement reposé, ayant l’impression de commettre une véritable profanation. Pourtant, je le concède, le travail du dessinateur, l’espagnol Rubén Pellejero, est vraiment agréable. Les zélotes les plus farouches se livreront sans doute à une analyse minutieuse, pointant ici où là quelques inexactitudes ou maladresse. Mais il n’en reste pas moins que l’exercice formel est plutôt réussi.

© Casterman

Non, ce qui me me fait vomir et me révulse, c’est ce procédé de convoquer de manière impérieuse les mânes du génialissime Hugo Pratt (1927-1995) et de ressusciter la figure de Corto, l’un des plus emblématiques héros de papier. À l’heure ou la bande dessinée accède enfin à un statut d’art à part entière, comment peut-on ? Si les héritiers de Picasso sont sans vergogne lorsqu'il s'agit de garantir leur train de vie, force est de constater qu’ils n’ont pas encore osé adouber un sbire pour continuer l’œuvre de leur aïeul. Hormis de bassement mercantiles préoccupations, quel était donc l’intérêt de donner une suite à l’œuvre de Pratt sans Pratt ? Quel mépris pour l'œuvre de l'un des plus importants artistes de BD du XXe siècle (lire la chronique de Fort Wheeling) ! Plus que tout, cela souligne la frilosité et l’absence de vision de bien des grands éditeurs de BD actuels, incapables de se renouveler, courant derrière leur gloire passée plutôt que de dénicher de nouveaux talents. Le lecteur bédéphile restera par ailleurs songeur devant le succès de librairie moutonnier de ce treizième Corto, soutenu par une promotion menée au canon de 75.

Si les ayants-droits peuvent légitimement assurer la pérennité d’une œuvre et la faire vivre par le biais de rééditions, d’expositions ou, parfois, d’heureuses exhumations d’inédits, leur rôle est avant tout d’assurer l’intégrité de cette œuvre, et non de se contenter d’encaisser les dividendes d’une création dont ils ne sont que les héritiers (sur ce point, il semble d’ailleurs que les enfants de Pratt aient été coiffés au poteau par une ancienne collaboratrice du maître qui s’est érigée en gardienne du temple). Quant à l’éditeur, plutôt que de mettre en place de véritables opérations de contrefaçon, son rôle est aussi de soutenir la création. À cet égard, une manière d’offrir une nouvelle vie à l’œuvre de Pratt aurait pu être de proposer à des auteurs de livrer leur vision de Corto plutôt qu’une imitation « à la manière de ». J’ai ainsi en mémoire quelques planches de Vittorio Giardino qui, sans imiter le maestro et avec son style propre, livra voici une vingtaine d’années, dans un recueil en hommage à Corto, sa version de la mort du marin, durant la guerre d’Espagne comme l’avait laissé entendre Pratt lui-même.

Bref, tu l’auras compris, estimé lecteur, passé le premier élan de curiosité, si tu es sensible au charme romantique du beau Corto et à la poésie qui se dégage de ses aventures, il me paraît urgent de relire les albums originaux.

Longue vie au Triangle !

lundi 20 mai 2013

Long John Silver : debout les damnés de la mer !


Hardis moussaillons ! Hissez la grand-voile ! Dix coups de fouet au dernier à bouger son lard ! Parés à virer de bord ! Cap sur l’aventure, avec Long John Silver, série de quatre albums au parfum enivrant de la poudre à canon, de la fumée des mousquets, de l’odeur âcre du sang répandu sur le pont, du vieux rhum et des embruns salés.


© Dargaud 2007

La BD de piraterie était un genre un peu tombé à fond de cale (Barbe rouge, Capitaine fantôme et autres Pirates comics commencent à dater un peu), mais qui reprend du galon depuis peu, probablement grâce au succès des films Pirates des Caraïbes. Avec Long John Silver, le scénariste Xavier Dorison et le dessinateur Mathieu Lauffray proposent une relecture originale du genre car ils abordent le sujet face au vent, en s’attaquant directement à L’Île au Trésor, roman matriciel s’il en est. Plutôt que de recréer un univers ex nihilo, nos deux lascars imaginent ce que pourrait devenir Long John Silver, l’antihéros à la jambe de bois du roman de Robert Louis Stevenson.

© Dargaud 2008

L’histoire débute donc à la fin du XVIIIe siècle. Lady Hastings reçoit une lettre de son capitaine de mari, parti voici de longues années à la recherche d’une mystérieuse cité amérindienne aux richesses fabuleuses, si perdue dans les jungles impénétrables de l’Amazonie que même les conquistadores les plus assoiffés d’or ne l’ont pas trouvée (ou n’en sont pas revenus, va savoir…). Lord Hastings ordonne à son épouse de réaliser toute sa fortune pour financer une expédition de secours afin de lui prêter main-forte dans sa chasse au trésor. Cette résurrection inopportune contrarie fort le plan de carrière de Lady Hastings, qui se verrait d’un assez mauvais œil passer du statut plaisant de veuve joyeuse à celui d’épouse répudiée dans un couvent pour conduite inconvenante. Ni une ni deux, appâtée par l’or, la redoutable intrépide entreprend de participer à l’expédition et engage un homme à tout faire à la réputation légendaire : Long John Silver. Un capitaine implacable, une bande de forbans sans foi ni loi, une aventurière prête à tout, un guide indien à demi fou, une cité légendaire aux richesses inimaginables : entre Bristol et Guyanacapac, le voyage risque d’être long…

© Dargaud 2010

Long John Silver est donc un récit de quête au trésor, avec son cortège de tempêtes maelströmiques, de mutineries sanglantes, de gentilshommes de fortune pas très gentils et de gentilshommes… eh bien... pas très gentils non plus. Mais le scénario flirte aussi, dans le quatrième tome, avec une version de la chasse au trésor digne d'Indiana Jones, lorsque l’équipage s’enfonce dans la mystérieuse cité de Guyanacapac, perdue dans les marais putrides au cœur de la forêt dense. Le dessin de Lauffray est assez baroque (si baroque qu’il comprend parfois quelques inexactitudes, mais laissons là ces peccadilles) : l’équipage pirate à de vraies trognes d’équipage pirate, les ouragans sont forcément apocalyptiques, la cité maya est si gigantesque que l’on se demande comment les conquistadores ont eu tant de mal à la trouver, à moins d’avoir le clocher de la cathédrale Santa-Maria de Tolède dans l’œil. Cette démesure du dessin, ces emphases, ces exagérations, donnent un souffle et une ampleur épique à l’aventure qui réjouit l’œil et enchante le bédéphile. C'est plaisant comme la prise d'un galion espagnol chargé d'or.

© Dargaud 2013

Alors, ami lecteur, laisse parler le frère de la côte qui sommeille en toi, écoute les gueux des mers qui aspirent à la liberté sur les océans du globe et embarque pour l’aventure par-delà les sept mers.

Longue vie au Triangle !

lundi 1 octobre 2012

Bab el-Mandeb : la leçon de style du signore Micheluzzi


Les éditions Mosquito, sympathique petit éditeur indépendant, ont courageusement entrepris de rééditer de grands auteurs de l’école italienne (Toppi, Battaglia, Micheluzzi). C’est l’occasion rêvée, ami lecteur, de relire ou de découvrir un superbe auteur : l’élégant, nerveux et un peu blasé Attilio Micheluzzi.

© G. Micheluzzi/©Dauphylactère

Architecte de formation (et donc forcément dessinateur), venu sur le tard à la bande dessinée, Attilio Micheluzzi (1930-1990) est un auteur un peu injustement oublié. Certes, il est mort, ceci pouvant peut-être expliquer cela. Il est aussi, sans doute, un peu écrasé par l’ombre de l’immense Hugo Pratt, son compatriote. Comme lui, ses albums évoquent l’aventure avec un grand A, les contrées exotiques et les périodes historiques riches en bouleversements. Mais là où le trait de Pratt est épais et vif, celui de Micheluzzi est fin, raffiné et précis. Le chic italien sans doute… Il est à noter que Mosquito a eu la judicieuse idée de republier Bab el-Mandeb en une belle édition noir et blanc, magnifiant le dessin de l’auteur, qui diffère donc de l’édition couleur publiée par Casterman en 1988.

 © Casterman, 1988

L’histoire se déroule en 1935, entre l’Égypte et la Corne de l’Afrique. Craignant les visées expansionnistes de l’Italie fasciste, l’Éthiopie tente de se procurer de l’armement moderne. Mais, la SDN ayant décrété un embargo sur les armes, il lui faut agir en sous-main, voire illégalement. C’est ici qu’entrent en scène nos héros : Peter Cushing, officier britannique stationné à Alexandrie ayant contracté de malheureuses dettes de jeu ; Libertario Miccoli, anarchiste italien ayant la fâcheuse habitude d’ouvrir sa grande gueule ; Kekmat Fahmi, danseuse orientale aux formes voluptueuses et au coup de hanche légendaire, accessoirement maîtresse du bouillant Miccoli ; et enfin Lilian Woodham-Kelly, aristocrate anglaise italophile rejoignant cette aventure à la suite d’une marche-arrière malencontreuse. Pour de bonnes et moins bonnes raisons nos quatre héros acceptent de voler et convoyer discrètement deux automitrailleuses Rolls-Royce (ni plus ni moins) jusqu’en Éthiopie pour le compte de sa majesté l’empereur Hailé Selassié Ier, roi des rois d’Éthiopie, seigneur des seigneurs, lion conquérant de la tribu de Juda, lumière du monde, élu de Dieu (il n'y a pas à dire, cela en jette !).
Au cours de leur périple mouvementé dans la Corne de l’Afrique au bord de la guerre, nos quatre héros croiseront différents espions grenouillant dans l’Égypte d’alors, des matelots arabo-maltais peu scrupuleux, des bandits somalis âpres au gain, des marins britanniques doigt sur la couture du pantalon, des aviateurs français chevaleresques, des ascaris italiens, des guerriers éthiopiens prompt à châtrer les ennemis tombés entre leurs mains et j’en passe (on évoque même Henri de Monfreid au détour d’une conversation). C’est épique, c’est exotique, c'est beau comme un film hollywoodien, c’est formidable.

Mais outre son dessin magnifique et son histoire haletante, ce qui fait tout le sel de cet album, c’est l’écriture de Micheluzzi. Tel un narrateur ou un journaliste ayant enquêté sur les événements qu’il relate, il commente d’un ton pince-sans-rire l’aventure qu’il raconte avec ironie, cynisme et recul. Et son dessin appuie cela en faisant parfois des ellipses ou des commentaires graphiques qui renforcent cette distanciation. Il arrive ainsi à l’auteur d’insérer de petits culs-de-lampe typographiques qui lui permettent de clore une planche sur une note sarcastique. Par ailleurs, renforçant son dessin élégant, Micheluzzi réalise un travail intéressant sur les onomatopées qui habitent vraiment les cases, pour rendre compte visuellement de l’environnement sonore. Comme dirait l'autre : « Si non è vero, è bene trovato ».

Ami lecteur, que tu sois amoureux de l’aventure, du noir et blanc ou tout simplement du style, cette improbable expédition dans les contrées de la « Porte des Larmes » est pour toi.

Longue vie au Triangle !

dimanche 23 septembre 2012

Tarzan par Joe Kubert : "Into the Wild"


Embarquons pour un voyage dans les jungles obscures et moites, mystérieuses et impénétrables de l’Afrique. Assez rapidement, l’imagination peuple cette Afrique mythique du personnage de Tarzan, figure éminente de l’imagerie populaire, ayant durablement marqué la littérature (mais populaire, hein, celle qui tache un peu et que l’on ne compile pas dans la Bibliothèque de la Pléiade), le cinéma et la bande dessinée. Né en 1912, sous la plume d’Edgar Rice Burroughs, Tarzan a tout juste un siècle. Il se révèle être une création en or puisque Burroughs est un des premiers auteurs à fonder une société commerciale à son nom qui exploite le personnage de Tarzan sous forme de licences. Très rapidement, la BD s’empare donc du personnage.

 © DC Comics/Edgar Rice Burroughs Inc.

Dès les années 1930, Burne Hogarth (1911-1996) dessine le personnage avec un brio et une maestria rare. Maître de l’anatomie, son Tarzan tout en muscles semble directement sorti d’une peinture de Michel Ange. On remarquera, non sans une certaine perfidie (voire jalousie de dessinateur raté), que, pour rendre de belles planches anatomiques, l’artiste n’hésite pas à dessiner notre héros dans des positions qui n’ont rien à envier à une séance de bondage sado-masochiste. Les histoires y sont extraordinaires puisque, outre la faune féroces et d’exotiques tribus africaines, Tarzan croise sans sourciller au cœur de l’Afrique des Amazones, des Carthaginois, des Chinois, des Vikings, des Atlantes et j’en passe. La plupart gouvernés par des reines forcément bombasses et femmes fatales tout à la fois, cruelles, si cruelles, mais secrètement amoureuses de Tarzan, dans une sorte de rapport amour-haine qui ouvre d’intéressantes perspectives à nos amis psychanalystes. Parmi les autres artistes remarquables ayant œuvré sur Tarzan (si je puis m’exprimer ainsi…), on notera Hal Foster (1892-1982, dessinateur de Prince Vaillant et, chronologiquement, le premier dessinateur de Tarzan), John Buscema (1927-2002, le génial dessinateur de Savage Sword of Conan) et Russ Manning (que j’ai déjà évoqué : lire la chronique de Tarzan et l'île hors du temps).

 © DC Comics/Edgar Rice Burroughs Inc.

Mais l’artiste qui nous intéresse aujourd’hui est le regretté Joe Kubert (1926-2012), disparu le mois dernier. De 1972 à 1976, il dessine, scénarise et édite les aventures de Tarzan dans le comic mensuel de DC comics. Le trait de Joe Kubert est dur, sec, anguleux parfois. Les yeux du seigneur de la jungle sont charbonneux, lui donnant un air farouche. Selon moi, sa vision de Tarzan est une des plus justes car il traduit la part de sauvagerie du personnage. Tu conviendras avec moi, ami lecteur, que pour tuer un crocodile ou un lion à mains nues, il doit falloir en vouloir sacrément. Les animaux sauvages y sont d’ailleurs rendus avec une puissance impressionnante (les planches dans lesquelles Tarzan combat des singes en furie ôtent toute envie d’aller jouer avec les gorilles dans la brume !).

 © DC Comics/Edgar Rice Burroughs Inc.

En partie inspirés des histoires d’Edgar Rice Burroughs, les scénarios sont, il faut bien l’avouer, un peu faiblards. Mais il se dégage de l’ensemble un charme extraordinaire, complètement suranné et en même temps modernisé par le dessin de Kubert. Dans cette Afrique entièrement fantasmée et très improbable, sans véritables repère géographique (on évoque Alger et Cape Town, ce qui laisse l’ensemble du continent entre ces deux point) ni chronologique (grosso modo les années 1920-1930), parcourue par des chercheurs de trésor, des potentats locaux qui n’ont rien à envier au fantasque Idi Amin Dada ou de richissimes chasseurs de fauves, tout est possible, même l’impossible. Bondissant d’aventure en aventure, Tarzan semble à peine étonné par les cités perdues et autres fontaines magiques dont le continent noir semble regorger. Dans un épisode de février 1973 intitulé The Black Queen, Tarzan croise la route d’une sublime princesse africaine aux yeux verts et à la coupe afro audacieuse, qui semble plutôt sortir d’une folle nuit au Studio 54. Forcément, la despotique souveraine ne peut s’empêcher de jeter notre héros dans une arène monumentale pour qu’il lutte contre un lion géant (et noir). Voilà ce qui arrive quand on aime les films de gladiateurs et que l’on règne sans partage !

 © DC Comics/Edgar Rice Burroughs Inc.

La figure de Tarzan est singulière car, après avoir fait rêver des générations entières de bédéphiles avides d’aventures en CinemaScope, il est aujourd’hui un peu abandonné, vestige encombrant d’un exotisme qui ne titille plus l'imagination. Faut-il y voir aussi quelques séquelles d’une mauvaise conscience liée au passé colonial ? En matière de BD d’aventure, l’époque est aux foutriquets bling-bling et un rien vulgaires qui, tel Largo Winch, parcourent le vaste monde en A380 et cassent des voitures de sport avec désinvolture. Eh bien moi, ami lecteur, je préfère Tarzan, qu’on se le dise.

 © DC Comics/Edgar Rice Burroughs Inc.

Peut-être qu’un beau jour, séduit par la richesse de ce personnage, un jeune auteur nous livrera sa version modernisée du seigneur de la jungle. Vivement Tarzan contre les milices génocidaires du Nord Kivu ou Tarzan et les mines de coltan de la World Company Inc. En attendant, ami lecteur, il est bon de se replonger dans ces pages au charme kitsch et désuet, sublimes, forcément sublimes.

Longue vie au Triangle !

dimanche 9 septembre 2012

Fort Wheeling : la symphonie du Nouveau Monde d’Hugo Pratt


Déclarer qu’Hugo Pratt (1927-1995) est une figure marquante de la BD revient à enfoncer avec fracas une porte ouverte. Que ce soit pour son dessin, la poésie de ses histoires, le charme de ses personnages ou son souci du détail historique, tu ne peux nier, ami lecteur, que son œuvre ne laisse pas indifférent. Non, non, n'essaie même pas si tu tiens à ton scalp… Personnellement, je confie une tendresse particulière pour Fort Wheeling, paru en deux tomes entre 1976 et 1981.

 © Casterman, 1976/Hugo Pratt

L’histoire se déroule dans les colonies britanniques d’Amérique, aux confins du fleuve Ohio, à la fin du XVIIIe siècle. Criss Kenton est un jeune homme de 17 ans dont la famille a été massacrée par les Indiens. Forcément, c’est le genre d’événement qui marque ! Il s’engage dans les régiments coloniaux chargées de mener des raids contre les tribus indiennes. Il y fait la connaissance de Patrick Fitzgerald, un jeune aristocrate anglais. Ensemble, ils vont sauver la belle Mohena, jeune femme d’origine hollandaise capturée et élevée par les Indiens. Évidemment, les deux freluquets s’éprennent de la donzelle mais, à l’heure où les colons américains se soulèvent contre l’autorité du roi George III et aspirent à l’indépendance, chacun choisira un camp opposé. Incontestablement, c’est plus dramatique que de choisir entre une table basse Liatorp ou Vittsjö sur le catalogue Ikea…

  © Les Humanoïdes associés, 1981/Hugo Pratt

Comme souvent chez Hugo Pratt, le souffle de l’aventure se mêle au vent de l’Histoire et cela décoiffe. Il aime inscrire les destins individuels dans la marche de l’Histoire. Personnages de fictions et personnages réels se croisent et s’entrecroisent. Ici, un romantisme adolescent illumine les féroces conflits entre Insurgents américains, Redcoats britanniques, Indiens et coureurs des bois tous droits sortis d’un roman de Fenimore Cooper. Pour autant, Pratt ne sombre pas dans le sentimentalisme béat et sirupeux d’une bluette pour midinette. L’Histoire garde ses droits avec son cortège de morts brutales et de destins tragiques. Car oui, tout héros que l’on soit, en 1776, la destinée d’un homme (ou d’une femme) pouvait s’arrêter brutalement sous le tomahawk d’un indien Shawnee avide de scalps, la balle d’un mousquet anglais ou, plus bêtement encore, d’une méchante fièvre contractée au détour d’une rivière.

 © Casterman, 1995/Hugo Pratt

Le dessin en noir et blanc si reconnaissable d'Hugo Pratt se déploie de manière splendide, avec son mélange de maîtrise, de nonchalance, de minimalisme, de finesse et (parfois) d’approximations. Certaines cases en clair-obscur confèrent à la narration un dynamisme à couper le souffle. Les silhouettes et les attitudes de ses personnages sont fantastiques de réalisme et une scène de course-poursuite dans la prairie reste d’anthologie. Tu noteras, aimable lecteur, qu’une intégrale en couleurs est parue en 1995. Certes, cela a déchaîné les passions entre puristes du dessin en noir et blanc de Pratt et amateurs de la colorisation. Je ne rentrerai pas dans ces polémiques bédéphiliques qui ravalent les querelles entre Guelfes et Gibelins au rang de disputes de bac à sable. Personnellement, je reste un inconditionnel du dessin en noir et blanc du Maestro, mais la colorisation (qui n’a pas été faite par Pratt) est très réussie et offre une nouvelle dimension à la lecture. De plus, l’éditeur Casterman, ce petit filou, a eu la riche idée d’agrémenter cette intégrale de quelques magnifiques aquarelles de Pratt qui attestent que celui-ci était aussi un maître de la couleur (en témoigne aussi la très belle exposition parisienne « Le Voyage imaginaire d’Hugo Pratt », organisée en 2011).

Lecteur mon ami, laisse toi emporter par cette magistrale épopée historique et gagne le Nouveau Monde pour assister à la naissance des jeunes États-Unis d’Amérique et cheminer sur le joliment nommé « sentier des amitiés perdues ».

Longue vie au Triangle !

mercredi 11 juillet 2012

Freddy Lombard : quel talent cet Yves Chaland !

Aujourd’hui, lecteur bien aimé, je voudrais évoquer un type épatant et formidable : le sémillant Yves Chaland (1957-1990), maître de la BD des années 1980, passager de l’aventure du journal Métal Hurlant, fécond illustrateur de publicité. Ce gars était, n’ayons pas peur des mots, tout simplement génial. Il était jeune, il était drôle, il était doué, si doué, et je ne sais pas s’il sentait bon le sable chaud, mais c’est très probable. Malheureusement, la vie est parfois une vieille pute borgne et de surcroît vérolée car Chaland, au pinacle de sa gloire bédéphilique, s’est tué dans un accident de voiture à 33 ans. Las ! Quelle bien mauvaise fortune ! Et pendant ce temps là, l’immonde Johnny Hallyday continue de nous infliger ses scies insupportables et ses pathétiques tentatives pour rester jeune… Une pute je vous dis !

© Éditions Magic-Strip

Très influencé par l’école belge, qu’il appréciait passionnément, Chaland a construit en quelques albums et illustrations un univers extraordinaire, très personnel, à la fois profondément original et étrangement familier. Car il ne s’est pas contenté d’imiter ses maîtres Jijé, Franquin ou Hergé. Chaland a entièrement recréé à la main ce monde des années 1950, complètement fantasmé (ou pas), à l’architecture moderniste, décoré de meubles en formica et de publicités pour Cynar ou Cinzano, sillonné de belles voitures américaines aux formes aérodynamiques et roulant au Vroup Super, confiant dans les bienfaits de la science et de l'atome, marqué par la peur des Rouges et par un racisme bon enfant, dans lequel la ligne claire règne en maîtresse absolue. Et tout cela en ajoutant une touche d'humour au deuxième degré fort réjouissante.

© Les Humanoïdes associés

Les 5 albums de la série Freddy Lombard sont assez exemplaires (Le Testament de Godefroid de Bouillon, 1981 ; Le Cimetière des éléphants, 1984 ; La Comète de Carthage, 1986 ; Vacances à Budapest, 1988 et F.52, 1989). Tous se déroulent dans cette décennie 1950 imaginaire, bornée toutefois par certains repères historiques (les colonies belges, l'écrasement de l’insurrection de Budapest par les Soviétiques...). Ils mettent en scène les aventures d'un trio désargenté : Freddy Lombard, le fantasque héros à houppette du titre, la charmante Dina et le bouillonnant Sweep. De la Belgique pluvieuse à la jungle profonde des Bangobangos, de Paris à Budapest, notre dynamique trio traverse cette époque avec un mélange de douce inconscience, de cynisme méchant et d'altruisme boy-scout. C'est un peu comme si la première chose que faisait Tintin en retrouvant Tchang au sommet de l'Himalaya était de lui coller une baffe magistrale pour l'avoir fait cavaler jusque là. Un drôle de décalage se produit entre un dessin si familier (qui n'a pas lu Spirou ou Tintin au moins une fois dans sa vie, hein, qui ?) et ultra lisible, des gags gentillets typiques de ces BD franco-belges et des situations plus dures, voire cruelles, mais plus proches du monde réel (assassinats de femmes, exécutions sommaires dans les rues de Budapest, rapt d'enfant etc.).

© Les Humanoïdes associés

Nourri par le dessin des auteurs belges des années 1940-1950, Chaland a intégré, absorbé et s'est approprié ce style "ligne claire", fait de contours nets et de francs aplats de couleur. Avec d'autres auteurs tels Floc'h, Ted Benoit ou Serge Clerc, Chaland contribue au renouveau de cette ligne claire qui devient, paradoxalement, à son tour très typique des années 1980. Chaland est un véritable dieu du détail, notamment architectural et, sous leur apparente simplicité, ses dessins traduisent une maîtrise parfaite.

© Les Humanoïdes associés

Alors, ami lecteur, rend hommage au jeune maître disparu trop tôt et plonge-toi dans les rocambolesques aventures de Freddy Lombard et ses amis. Sac à papier ! elles en valent la peine !

© Les Humanoïdes associés

Longue vie au Triangle !

jeudi 21 juin 2012

Tarzan et l'île hors du temps : la recherche du temps perdu

C’est à une plongée dans les tréfonds obscurs du passé que je te convoque aujourd’hui, ami lecteur. Tel un Howard Carter des greniers oubliés, un explorateur de bibliothèques perdues dans des espaces-temps insondable, j’ai remis récemment la main sur un album enfoui sous la poussière dans les profondeurs de ma mémoire. Je veux parler de L’île hors du temps, au titre… prédestiné. Il s’agit d’un album de Tarzan dessiné par Russ Manning (1929-1981). Avec un nom pareil, personnellement, j’aurais songé à une carrière dans l’industrie pornographique. Mais non, Russ Manning s’est destiné au monde merveilleux de la bande dessinée et a construit une bonne partie de sa carrière sur le personnage de Tarzan qu’il a dessiné pendant de longues années, collaborant aux strips quotidiens ou hebdomadaires des journaux américains, aux comic books mensuels et dessinant deux albums spécialement destinés au marché européen : The Land That Time Forgot et The Pool of Time en 1974 et 1975.

© 1974 Edgar Rice Burroughs Inc.

Paru en français en 1974, L’île hors du temps a été publié par les obscures Éditions Williams. Sans être un grand fanatique du travail de Manning sur Tarzan, que je trouve un peu trop classique à mon goût, force est de constater que L’île hors du temps tient du joyau. La trame de l’histoire est sans surprise : Tarzan est engagé par un jeune gandin pour retrouver sa fiancée, disparue sur une île isolée au large de l’Amérique du Sud. Mais là où le récit est susceptible d’éveiller l’intérêt de n’importe quel gamin normalement constitué, c’est que cette île isolée est vraiment très isolée, et ce depuis fort, fort longtemps. Si longtemps que l’évolution n’y a pas suivi son cours normal : dinosaures et autres créatures des âges farouches y folâtrent toujours en liberté, tandis qu’une peuplade de néandertaliens y affronte un autre peuple plus évolué. Dinosaures + peuplades exotiques s’écharpant gaiement + poupée superbement carrossée = la recette d’une série B d’aventure acidulée et vivifiante propre à faire rêver le jeune lecteur préadolescent que j’étais.

Net et précis, le dessin de Russ Manning s’y déploie avec une vigueur extraordinaire, qui, selon moi, ne se retrouve pas forcément dans ses autres travaux sur Tarzan, plus policés et convenus. Son Tarzan y est fin et athlétique, sans doute pour l’opposer à la sauvagerie du monde perdu. Les couleurs y sont gentiment pop, somme toute très seventies. Mais le clou de l’album est le personnage de Lya Billings, la riche héritière perdue dans cette île préhistorique. Une pseudo Jane Fonda tout droit sortie de l’An de Grâce 1974, cavalant dans la jungle vêtue de peaux de bêtes, traquée par des hommes de Néandertal prompt à manier la hache de silex et à discuter ensuite, le tout sans que sa permanente ne bouge d’un cheveu (sauf cette mèche sur le visage, oh sexy, so sexy !)… Voilà une figure qui marque, et qui, accessoirement, à valu des nuits enfiévrées à votre serviteur.

Ami lecteur, si tu es sensible à la poésie d’un passé désuet, si les couvertures criardes d’Opar la cité de sang ou Tarzan et l’étrange citadelle font naître en toi de délicieux frissons, si tu te laisses toujours émerveiller par la maladresse naïve d’un dinosaure Starlux, si tu entends encore la petite voix qui te serine le lancinant appel de la jungle, mets le cap sans plus tarder sur cette île hors du temps.

Longue vie au Triangle !

dimanche 3 juin 2012

Kraken : dans les égouts, personne ne vous entend crier

Une récente réédition en intégrale chez Drugstore m'a permis de me replonger jusqu'au cou dans la série Kraken, du scénariste espagnol Antonio Segura et du dessinateur Jordi Bernet (l'artiste de Torpedo). Sa publication en français fut un peu cahotique puisque la série connut trois éditeurs qui, successivement, passèrent l'éponge : Gilou, Les Humanoïdes associés et Soleil. Mais franchement, ami lecteur, cette pépite ibérique extraite d'un ruisseau boueux vaut le détour ! Hombre !

© 1987 Les Humanoïdes associés/© 1987 Selecciones illustradas

L'action se déroule à Metropol, cité tentaculaire, sorte de croisement entre New York, la néo-Babel, et la Metropolis de Fritz Lang. Sous cette ville pourrie et corrompue, capitale du vice et du crime, s'étend un deuxième monde : les égouts. Et forcément, la crasse et la fange de la surface achève sa course dans cette Cloaca Maxima moderne. C'est là qu'intervient notre héros : le lieutenant Dante, officier du GAS, le Groupe d'action souterraine, chargé de maintenir un semblant d'ordre dans cette inframonde où se côtoient gueux en rupture de ban, truands vicieux cherchant à planquer leur butin, orpailleurs d'immondices, soldats prolétaires nécrophiles rescapés de la Guerre des cloaques et j'en passe. Comme son illustre homonyme, Dante arpente les canaux des 9 cercles de cet enfer souterrain, au fil desquels passent foetus abandonnés, têtes coupées et myriades de rats. Mais surtout, il traque l'insaisissable Kraken, créature chtonienne légendaire, véritable incarnation du mal, se nourrissant du vice et de la pourriture de Metropol.

© 1988 Les Humanoïdes associés/© 1984-1987 Selecciones illustradas

Contrairement aux albums parus dans les années 1980, cette version est en noir et blanc. Et cela rend parfaitement justice au dessin de Bernet. Compte tenu de son sujet, le noir et blanc permet de retranscrire à la perfection l'atmosphère oppressante des conduites souterraines et des canaux crasseux. Il met aussi en relief les personnages, que Bernet dessine comme un Dieu : Dante et sa gueule de desperado revenu de tout, les femmes à la plastique irréprochable (pour ce qui est de la vertu, c'est un peu moins cela...). Par ailleurs, inspiration baroque et latino oblige, une extraordinaire galerie de personnages hauts en couleur se déploie sous nos yeux : génie du crime nain, truand à face de rat, grand-mère maniant le colt, prêtre exorciste pour le moins inquiétant, SDF délicieusement prénommé Miasmes...

Une grande série B à l'univers noir, très noir, et au ton désespéré, très désespéré. Et une bien belle réédition pour rendre hommage à Segura, disparu en janvier 2012.

Longue vie au Triangle !

lundi 21 mai 2012

Le Rêve du requin : au coeur des ténèbres

Dans un vibrant hommage à Angela Merkel, j'ai relu récemment  Le Rêve du requin  de l'Allemand, Mathias Schultheiss. Paru chez Glénat, c'est une perle de la BD des années 1980. En 3 tomes (La Fourmillière de Lagos, 1986 ;  Lagos connection, 1988 et La Fiancée de la mort, 1989), il brosse une formidable histoire de pirate moderne.

© Editions Glénat/M. Schultheiss

 Car il s'agit d'une histoire de pirate, ami lecteur. Oui, mais pas de gentilhomme de fortune courant sus aux navires de la Royal Navy ou de marin en rupture de ban traquant le galion espagnol chargé d'or. Non, Le Rêve du requin relate les tribulations de Lambert dans le Lagos des années 1980. Et Lambert est un sacré enfant de putain, un de la  pire espèce, un salopard de première... Le genre à aborder un voilier de plaisance et à liquider tous ses occupants au couteau et à la hache avant de saborder le bâtiment, non sans avoir fait subir un sort pire que la mort à l'ultime (et provisoire) survivante. Bon, je ne dévoile pas grand chose de l'intrigue, c'est la première planche, et elle est du genre dont on se souvient...

Or donc, notre aventurier atterrit on ne sait trop comment à Lagos, Nigeria. Et Lagos, ville déglinguée de 15 millions d'habitants, est un endroit idéal pour notre (anti)héros. Misère, prostitution, violence, corruption, règlements de comptes, arnaques, trafics en tous genres, vaudou et magie noire vont lui permettre de donner toute sa mesure, pour jouer une partie serrée entre pirates sanguinaires, flics âpres au gain, politiciens pourris et services secrets étrangers.

© Editions Glénat/M. Schultheiss

Au delà de la peinture moite et hallucinée de la mégapole nigeriane (manifestement pas sponsorisée par l'Office du tourisme), Schultheiss livre un album marquant, où la violence est reine, véritable coup de poing dans les tripes. Son dessin si particulier, ses silhouettes longilines et ses couleurs cadavériques ne laissent pas indifférent.

Fort prolixe dans les années 1980, Schultheiss a aussi commis le très paranoiaque et schizophrène Théorème de Bell, publié entre 1986 et 1990 par Albin Michel, et un album érotique assez décadent : Sois vicieux (tout un programme !). Un auteur à découvrir ou redécouvrir, ami lecteur.

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