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mercredi 19 février 2014

Ragemoor : le temps des châteaux morts

Un nouvel album de Richard Corben ! Qu’on allume les brasiers ! Qu’on empile les crânes des vaincus sur les tours du silence ! Que les victimes sacrificielles s’avancent et que les tambours retentissent pour célébrer par de barbares réjouissances cet événement.

© 2014 Éditions Çà et Là et 360 Média Perspective

Paru aux États-Unis chez Dark Horse en 2012, Ragemoor est publié en France sous le label Delirium des éditions Çà et Là. Fidèle à ses amours (nécrophiles), Corben et son complice scénariste, Jan Strnad, racontent une histoire d’horreur gothique allègrement inspirée des univers fantastiques d’H.-P. Lovecraft et d’Edgar Allan Poe. Depuis des siècles, Ragemoor Castle se dresse sur un piton rocheux battu par les vents, bâti sur le sanctuaire oublié d’un culte païen aussi sanglant qu’effroyable. Pour l’heure, la forteresse est occupée par le jeune Lord Herbert, par son dément de père, et par l’impassible serviteur, Bodrick. Surgissent alors de bien peu scrupuleux « parents », déterminés à mettre la main sur l’héritage familial. Mais les deux larrons vont découvrir pour leur plus grand malheur quelles antiques malédictions pèsent sur la forteresse.

Horreurs abyssales, créatures séculaires, passages dérobés, cryptes secrètes et corridors sans fin : rien ne manque à ce petit manuel du castel gothique selon Corben. Parcouru de délicieux frissons de frayeur, le bédéphile, ne peut s’empêcher de penser aux films d’épouvante de la Hammer. Ne manquent plus que les partitions endiablées d’orgue et les rires démoniaques. Pourtant, dans cet univers de démence effarée et grandiloquente, Corben conserve une pointe de distance ironique, notamment grâce au dessin des physiques presque grotesques de ses personnages. Ce décalage entre réalisme fantastique et outrance baroque est une des caractéristiques du style inimitable du dessinateur. Toujours aussi efficace, notre prince de l’underground américain n’a rien perdu de son énergie. Noir et enfiévré, son nouvel album ravira les fanatiques du maître dont je suis (lire la chronique de Den, pièce maîtresse de l’œuvre de Corben), mais constitue aussi une initiation parfaite pour les jeunes novices qui souhaitent rejoindre le culte.

Longue vie au Triangle !

mardi 11 juin 2013

The Demon par Jack Kirby : le démon de minuit

Horreur ! Malheur ! Voici que surgit des profondeurs de la nuit Etrigan le Démon. Cette création de Jack Kirby (1917-1994) est un trésor méconnu du comic fantastique, tout droit sorti du cerveau fécond du grand homme et génialement dessiné par ses soins.

N°1, août-septembre 1972
© DC Comics

On ne présente plus Jack « King » Kirby, immensissime créateur de comics américain, auteur prolixe d’une œuvre aux dimensions impressionnantes. Comics de super-héros (lire la chronique de The Fantastic Four n°84-87), de western, de guerre (lire la chronique de The Losers), de science-fiction, sentimentaux… L’homme aura touché à tout avec un brio extraordinaire. Au début des années 1970, Jack Kirby quitte Marvel pour DC Comics. Là, on lui propose de reprendre certaines séries existantes et d’en créer de nouvelles. Carmine Infantino, l’éditeur de DC Comics, lui suggère de bâtir une série fantastique à créature monstrueuse, genre alors en vogue (Werewolf by Night, Tomb of Dracula, Frankenstein's monster...). Aussitôt dit, aussitôt fait, d’un coup de baguette magique, le « King » s’exécute : ce sera The Demon, dont le premier numéro sort en septembre 1972.

N°2, octobre 1972
© DC Comics

La série est un concentré de fantastique gothique convoquant pêle-mêle sorcellerie, adeptes de cultes sataniques, créatures monstrueuses à tentacules, savants fous, golems de pierre, déments hauts en couleurs, enfants sorciers etc. Une fois de plus, Kirby frappe fort. C’est à la fois très cohérent et farouchement délirant. C’est la magie de la « Kirby’s touch » ! L’histoire débute dans Camelot assiégé par les troupes monstrueuses de la sorcière Morgane Le Fey. Voyant la forteresse sur le point de tomber, Merlin l’enchanteur convoque le démon Etrigan pour qu'il l’aide. Alors que le magicien se réfugie dans une dimension parallèle, par une formule magique, il charge Etrigan de le protéger de la convoitise de Morgane et de tout autre malintentionné qui désirerait s’approprier sa puissance. Petite particularité, lorsqu’il n’est pas sous sa forme démoniaque (une gracieuse tête de batracien jaune avec des cornes), Etrigan se présente sous la forme humaine de Jason Blood, un occultiste doté de la vie éternelle. Mi-homme mi-démon, notre (anti)héros aura fort à faire pour lutter contre les forces du mal avides de puissance magique.

N°5, janvier 1973
© DC Comics


Comme souvent chez Jack Kirby, les influences sont multiples et fascinantes et se mêlent aux créations ou aux réinterprétations ébouriffantes. Les numéros 8 à 10 (avril à juillet 1973) mettent aux prises Etrigan/Jason Blood au fantôme des égouts, réinterprétation toute kirbyenne du personnage du fantôme de l’Opéra joué par Lon Chaney dans le film de 1925. Dans plusieurs autres numéros, Kirby fait intervenir Klarion, enfant aussi maléfique que maigrelet, doté de puissants pouvoirs occultes. Ailleurs, le petit parfum d’Europe centrale qui se dégage du sombre Castle Branek, rappelle les origines austro-hongroises de l’auteur. Mais sa création la plus géniale se déploie dans les numéros 11 à 13 (août-octobre 1973) où le démon affronte le terrible baron Von Evilstein (rien que le nom est tout un poème…), un savant fou à monocle qui se livre à d’immondes expériences, aidé de son homme de main fort logiquement nommé Igor. Si le docteur Frankenstein était sûrement dans le rétroviseur de Kirby, il modifie cela avec génie et l’on décèle notamment toute l’influence des films d’épouvante gothique des années 1930-1950. Je te le confesse ami lecteur, je n’y peux rien, ça me fait bicher.

N°8, avril 1973
© DC Comics

Quant au dessin, Kirby en met plein les mirettes au lecteur. Depuis la fin des années 1960, le « King » a atteint la perfection graphique. Son dessin est à la fois puissant, dynamique et tellement pop. Chaque numéro comprend, outre la splash page de début, une double page qui est l’occasion de voir se déployer avec majesté son trait magique. Il est vrai que Kirby est vaillamment secondé par l’excellent encreur Mike Royer, qui encre ses dessins comme un dieu.

N°9, juin 1973
© DC Comics

Entre 1972 et 1974, The Demon dure 16 numéros, tous entièrement dessinés et scénarisés par Kirby. L’amoureux de culture pop sera émerveillé. L’amateur de Kirby montera, lui, directement au septième ciel dans un crépitement d’électricité statique.

Longue vie au Triangle !

mercredi 8 mai 2013

La Nuit : les invasions barbares de Philippe Druillet


Lire La Nuit de Druillet est une expérience en soi. À la fois un peu douloureuse et en même temps aussi effarante et éblouissante que de visiter une exposition des maîtres de la peinture symboliste depuis une centrifugeuse de la NASA.

© Les Humanoïdes associés, 1976

J’ai un souvenir très précis de ma première lecture de La Nuit, vers 13 ou 14 ans, mon prof de français m’ayant prêté l’album pour un exposé sur le fantastique. Et quelle torgnole atomique ! J’ai eu l’impression d’être déniaisé par Cruella d’Enfer à bord d’un B-17 bombardant Pandémonium sous le feu nourri d’une DCA démoniaque. Cette histoire de gangs de motards dégénérés rappelant les bikers déjantés de Mad Max, les clans préhistoriques et la horde de Huns, errant dans une ville en ruine à la recherche de dope, est proprement hallucinante. Après s’être copieusement tapés dessus, les Lions, les Cœurs brûlés, les Os de fer, les amazones d’Anita Joli-Joint organisent une sorte de conférence de Yalta tribale et décident de s’unir pour prendre d’assaut le Dépôt Bleu, réserve de drogue gardée par les Crânes. La liberté et la dope ou la mort ! C’est violent, sauvage, baroque, outrancier, tout simplement génial.

© SEFAM, 2000
Couverture de la dernière réédition chez Albin Michel.

Philippe Druillet est un dessinateur emblématique de la bande dessinée française des années 1970. Fondateur de Métal Hurlant et des Humanoïdes associés (avec Mœbius et Dionnet), l’homme est un passionné de science-fiction et de fantastique à la culture encyclopédique. Son style est reconnaissable au premier coup d’œil : ultra chargé, psychédélique, coloré, il dynamite les planches traditionnelles et leur découpage en cases régulières pour faire des planches dans lesquelles les gouttières blanches ne sont plus ni blanches ni régulières mais biseautés et ornées de décorations barbares. Il n’hésite pas à utiliser des pages entières, voire des doubles pages, pour une illustration. Ses décors aux architectures cyclopéennes et anthropomorphes (voire monstromorphes) sont véritablement stupéfiants et immergent le lecteur dans un univers prodigieux. Tels des Molochs inquiétants, des constructions immenses et improbables se dressent vers le ciel, écrasant de leur taille les personnages, semblant parfois les avaler.

Si La Nuit, paru en 1976, se distingue dans l’œuvre folle de Druillet, c’est aussi par son pessimisme halluciné. En 1975, Druillet perd sa femme, Nicole, rongée par un cancer. Dévasté par le chagrin, défoncé à tout ce qu’il devait pouvoir trouver, il donne à son histoire une tournure résolument noire. Éructant sa rage dans une préface virulente, il insère dans son album des photos de sa femme, lui dressant ainsi une sorte de grandiose et d’extravagante stèle mortuaire dessinée. Évidemment, le ton de l’histoire s’en ressent aussi et la course des bikers s’apparente bientôt à une équipée sauvage plein gaz vers une fin inéluctable. Pour nous résumer, ami lecteur, nous allons tous crever… La Nuit n’est sans doute pas l’album le plus facile de Druillet, mais il est de ceux que l’on n’oublie pas.

Si des Esseintes possédait une collection de BD, il aurait sûrement tout Druillet, relié en peau de panthère noire, rehaussé de feuilles d’or et serti de rubis flamboyants. Mais le clou de sa collection serait sans nul doute La Nuit.

Longue vie au Triangle !

mardi 9 avril 2013

Bernie Wrightson : American gothic


Voici quelques temps, par une nuit glaciale et sans lune, alors que je m’étais perdu dans un quartier désert et mal famé de la ville, j’eus la bonne fortune de faire l’acquisition chez un antiquaire borgne au sourire cauteleux d’un volume publié par l’éditeur américain Dark Horse, rassemblant les travaux de Bernie Whrightson pour les magazines Creepy et Eerie. Bravant les ombres de la nuit, je m’empressai de regagner mon antique demeure, l’épais grimoire sous le bras. Fébrilement, je courus m’enfermer dans mon étude, parcourant compulsivement les pages à la lumière d’une bougie tremblotante. Ô mon âme, quelle noire splendeur, quelle atmosphère enténébrées dans ces pages. Tu l’auras compris, ami lecteur, pas la peine d’en faire des tonnes, j’aime cet artiste et les ambiances fantastiques qu’il crée. Entrons sans plus tarder sur les terres inquiétantes du maître du gothique yankee et de l’horreur victorienne transposée dans le Nouveau Monde.

© Dark Horse Comics

Né à Baltimore, le jeune Bernie Wrightson est profondément marqué par les comics d’horreur de l’éditeur EC Comics. Autodidacte, il apprend à dessiner en les recopiant et en prenant des cours par correspondance. Bloody Hell ! Que ces dieux du dessin sont assommants, avec leur génie ! En 1966, à 18 ans, il devient illustrateur pour le Baltimore Sun. À partir de 1968, Wrightson travaille pour DC Comics et dessine des histoires fantastiques pour House of Mystery. En 1974, il intègre Warren Publishing et ses magazines Creepy (lancés en 1964) puis Eerie (lancé en 1966), des comics d’horreur s’inspirant de ceux des années 1950, mais déjouant les foudres de la censure en publiant des histoires en noir et blanc au format magazine, pour un public plus âgé. C’est là justement ce que l’ouvrage de Dark Horse donne à voir : l’ensemble des histoires courtes, couvertures et autres pages d’introduction dessinées pour Warren.

Uncle Creepy, la mascotte de Creepy, dessiné par Wrightson, 1974.

Très inspiré par la littérature fantastique d’Edgar Allan Poe, de Howard Phillips Lovecraft ou Mary Shelley, notre artiste illustre dans ce recueil plusieurs de leurs œuvres (The Black Cat, Cool Air, The Muck Monster prélude à un magistral Frankenstein). Si Bernie Wrightson rend magnifiquement les ambiances gothiques du XIXe siècle, il excelle aussi à décrire l’Amérique du début du XXe siècle comme une sorte de double maléfique et perverti de la vision idéalisée peinte par l’illustrateur Norman Rockwell. Dans Nightfall, il revisite avec ironie Little Nemo in Slumberland, jouant sur la peur du noir qu’a expérimenté chaque enfant. Dans Jennifer ou The Pepper Lake Monster, le lecteur découvre que les bois isolés ou les villages reculés des États-Unis peuvent être d’un mortel… Dans Country Pie, le tueur sur la route n'est pas forcément celui que l'on croit. Grinçant, grandiloquent, Wrightson est un véritable passeur du fantastique américain, réunissant dans un même univers cauchemardesque la légende du cavalier sans tête et la famille texane dégénérée de Massacre à la tronçonneuse.

Creepy 113, novembre 1979, numéro spécial consacré à l'artiste

Précis et fluide, le dessin de Bernie Wrightson se caractérise par un sens du mouvement formidable, à la fois emphatique et assez théâtral. Son rendu baroque de la décrépitude, sa maîtrise du clair-obscur en font un illustrateur hors pair, un maître du fantastique américain. Et ce ne sont pas Uncle Creepy et Cousin Eerie qui me contrediront...

Longue vie au Triangle !

mardi 12 mars 2013

Dylan Dog : le Grand Guignol milanais


Bravissimo ! Les éditions Panini entreprennent de publier en français Dylan Dog, série horrifico-fantastique monstrueusement populaire en Italie. Avis aux amateurs de Giallo et d’univers surréaliste… Cramponne-toi au wagon du train fantôme, ami lecteur, ça va saigner.

© Sergio Bonelli Editore

Dylan Dog est né en octobre 1986, sous la plume du scénariste Tiziano Sclavi, qui imagine ce personnage de détective du surnaturel, britannique de surcroît. Avec une constance qui frise la monomanie, l’auteur puise dans tout ce que l’univers du fantastique horrifique compte de référence : serial killers surgissant des slashers hollywoodiens, monstres littéraire (Frankenstein, Dracula, Dr. Jekill etc.), spectres gothiques, antiques momies ressuscitées, sorcières grimaçantes, démons grotesques, zombies putréfiés, adeptes de cultes satanique, univers parallèles et j’en passe. Les histoires sont souvent bâties sur une trame semblable : un client (souvent une gente donzelle) fait appel au détective pour résoudre un mystère bien sanglant comportant un aspect surnaturel propre à décourager la police. Et notre héros au physique de jeune premier de résoudre ledit mystère (ou pas), tout en acceptant comme une évidence les phénomènes étranges susmentionnés.

© Sergio Bonelli Editore

Cette BD populaire, en noir et blanc, vendue en kiosque, dont le rythme de parution est d’un numéro de près de 100 pages par mois, impose un certain nombre de contraintes : les personnages principaux sont donc des archétypes, faciles à dessiner par les différents dessinateurs qui se relaient sur la série. Le personnage de Dylan Dog est ainsi invariablement vêtu d’une veste noire, d’une chemise rouge, d’un jean et d’une paire de Clarks, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Ses traits sont inspirés de ceux de l’acteur Ruper Everett. Par un amusant jeu de miroirs, ce dernier incarna d’ailleurs Francesco Dellamorte, personnage ressemblant fort à celui de Dylan Dog, dans le film Dellamorte, Dellamore (1994), lui-même tiré d’un roman de Tiziano Sclavi. Dylan Dog est affublé d’un invraisemblable assistant : Groucho, sosie de Groucho Marx et doté du même sens de l’humour. L’inspecteur Bloch, éternellement à quelques mois de la retraite, incarne le flic blasé, revenu de tout et effondré par la bêtise crasse de ses subalternes etc.

© Sergio Bonelli Editore

Dans la tradition des Gialli baroques et un tantinet sadiques des illustres parrains que sont Dario Argento ou Mario Bava, chaque aventure est l’occasion d’un singulier cocktail, mélangeant quelques centilitres de meurtres sanguinolents avec cris de jeunes femmes éperdues d’horreur, un soupçon de surréalisme, un doigt d’humour noir flegmatique, une larme de romantisme sombre, le tout allongé d’une bonne rasade de fantastique. J’ai un souvenir ému de ma lecture du n° 24 (Il Conigli rosa uccidono / Les Lapins roses tuent). Dylan Dog y traque un lapin de dessin animé qui décime des personnalités du show business à coup d’enclumes, de gros marteaux et de bâtons de dynamite. Perchè no ?

© Sergio Bonelli Editore

Graphiquement, les albums sont assez neutres mais les dessins sont de très bonne facture. Des dizaines de dessinateurs se relaient par roulement sur la série pour assurer la parution mensuelle. Parmi eux, j’aime beaucoup le dessin sec et charbonneux d’Angelo Stano, le dessinateur du premier épisode (L’Alba dei morti viventi / L’Aube des morts vivants) puis par la suite d’une dizaine d’autres et de toutes les couvertures depuis 1990. Certaines grandes figures de la BD italienne, tel Attilio Micheluzzi, se sont prêtées au jeu et ont dessiné « leur » album de Dylan Dog (Gli Orrori di Altroquando).

© Sergio Bonelli Editore

En Italie, Dylan Dog est un véritable phénomène éditorial. En mars 2013, la série en est à son 319e numéro. Tous les mois, des centaines de milliers de fans transalpins se ruent chez leur kiosquiste pour acheter le nouveau numéro ou les multiples réimpressions d’épisodes anciens, et ce pour la plus grande joie de l’éditeur milanais Sergio Bonelli. Étrangement, en France, la série n’a guère rencontré de succès, malgré les tentatives de publication de deux éditeurs (Glénat en 1993-1994 et Hors collection en 2000-2001). Y aurait-il une obscure malédiction sur notre héros ? Gageons qu'elle sera vite levée et que cette nouvelle tentative sera couronnée de succès.

© Sergio Bonelli Editore

Longue vie au Triangle !

mardi 5 mars 2013

Batman, Arkham Asylum : éloge de la folie


D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours apprécié le personnage de Batman. Son côté sombre, un peu inquiétant, ainsi que la galerie de personnages surréalistes et vaguement angoissants qu’il combat me fascinent depuis que je suis môme. De là à dire que j’étais un enfant tourmenté… Quoi qu’il en soit, au début des années 1990, alors que la figure super-héroïque était profondément renouvelée par de nouveaux auteurs, la lecture d’Arkham Asylum, A Serious House on Serious Earth m’a fait l’effet d’une lobotomie transorbitale au pic à glace administrée par le bon Dr Freeman.

© DC Comics, 2005
Couverture de la réédition pour les 15 ans de l'album.

Batman, le justicier masqué de Gotham City, est une fois de plus appelé à la rescousse. Les fous ont pris le contrôle de l’asile Elisabeth Arkham pour criminels malades mentaux. C’est dans ce bâtiment que l’on enferme la fine fleur des psychopathes criminels qu’affronte habituellement notre héros : le Joker, Killer Croc, l’Épouvantail, Harvey « Two-Face » Dent, le Chapelier fou, Clayface etc. Menaçant le personnel retenu en otage d’énucléation et autres effroyableries, les détenus exigent que Batman se livre à eux. Pour notre héros masqué, lui-même passablement ébranlé par le trauma originel que constitue la mort de ses parents, un inquiétant jeu du chat et de la souris s’organise dans les tréfonds de la sombre bâtisse.
Le premier coup de génie de cette BD est de présenter de manière fort rationnelle tous ces personnages hauts en couleurs. Fini les pittoresques et un peu ridicules méchants excentriques ! Les super-vilains sont en fait des fous, dangereux certes, mais qu’il convient de soigner. Ou du moins d’essayer… Tout le talent des auteurs est d’avoir rendu les cinglés vraiment cinglés et carrément effrayants.
Le second coup de maître est d’avoir fait tourner l’album, moins autour de la figure classique du super-héros Batman, que du sinistre asile. Car l’asile d’Arkham, ce bâtiment, au nom tout lovecraftien, à mi-chemin entre l’hôtel Overlook et la maison de Psychose, recèle de biens noirs secrets. Et quelle belle métaphore de l'exploration psychanalytique que l'errance dans un antique manoir aux multiples passages dérobés et pièces cachées... 

© DC Comics, 1990

Sorti en 1989 chez DC Comics, Arkham Asylum est scénarisé par Grant Morrison et dessiné par Dave McKean. En France, l'album sort sous le titre Les Fous d'Arkham ou L'Asile d'Arkham, selon les éditions. Ce one shot est alors emblématique de l’évolution du comic américain. Puisant dans son riche patrimoine, de jeunes auteurs peuvent désormais proposer des sujets plus matures et des traitements graphiques originaux. Graphiquement justement, la BD est un électrochoc visuel. McKean utilise des techniques variées, parfois sur une même planche : dessin à la mine graphite, dessin en couleur, peinture, collages, photo etc. Les cadrages sont complètement explosés dans la page. Certaines cases sont agencées sur des fonds de matières. L’ensemble donne l’impression d’un pêle-mêle baroque aux tonalités macabres. Autant dire que cela colle assez parfaitement avec l’atmosphère d’une maison de fous et invite le lecteur à un voyage dans les abîmes de la folie…

Sans ambages, ami lecteur, cet album est pour le moins singulier. Si tu aimes les histoires de super-héros droits dans leurs bottes mais cachant une fêlure secrète, tu aimeras certainement. Si tu aimes les histoires gothiques et oppressantes, tu aimeras sûrement. Si tu aimes les œuvres graphiques riches et audacieuses, tu aimeras forcément. Si tu aimes les histoires de petits lutins bleus qui gambadent dans de vertes prairies… heu… il est possible que tu n’aimes pas.

Longue vie au Triangle !

mercredi 13 février 2013

Walking Dead : le Mort saisit le Vif


Debout les morts ! Le comic horrifique The Walking Dead n’en finit plus de faire parler de lui. Telle une goule affamée, un misérable charognard putride, j’avoue me ruer frénétiquement sur chaque album avec voracité. Alors que sort ce mois-ci le 17e tome de la série, revenons un peu si tu le veux bien, ami lecteur, sur cette saga qui ne manque pas de mordant.

© 2013 Guy Delcourt Productions

Le comic s’inspire sans vergogne des œuvres glaçantes de George Romero La Nuit des morts vivants (1968) et Zombie/Dawn of Dead (1978). Le décor ainsi balisé, point de longues scènes d’exposition. Nous sommes en terrain dangereusement familier : cette série parle de zombies, avec un Z majuscule taillé dans de la viande putréfiée et orné d’un chapelet d’intestins dévidés.

© 2012 Guy Delcourt Productions

Blessé lors d’une fusillade, l’agent Rick Grimes, sombre dans le coma. À son réveil, il émerge dans un hôpital déserté et dévasté. Les trompettes du Jugement Dernier semblent avoir sonné durant son sommeil car les morts arpentent de nouveau la Terre, mus par une inextinguible faim de chair humaine. Animé par un farouche instinct de survie et par l’ardent désir de retrouver femme et enfant, notre vaillant membre des forces de l’ordre part à l’aventure dans les ruines de notre monde. Croisant la route d’autres survivants, il retrouve les siens par un heureux caprice du destin. Mais l’aventure ne fait que commencer, et elle sera éprouvante.

© 2011 Guy Delcourt Productions

Récit d’horreur et de survie, cette bande dessinée s’ingénie à nous montrer le quotidien d’une petite communauté humaine confrontée à l’effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons. Et si les morts vivants constituent un danger terrifiant, les autres humains rescapés ne sont pas forcément plus rassurants : cannibales, psychopathes manipulateurs ou meurtriers sanguinaires semblent plus doués pour la survie que les hommes de bonne volonté. À moins que ce ne soit cet univers corrompu qui transforme les hommes de bonne volonté en fous furieux… Dans cette BD fleuve s’étendant sur plus de 2300 pages, l’auteur a tout le loisir de décrire l’évolution de ses personnages confrontés à cette situation pour le moins extrême. Passant de l’abattement à l’enthousiasme, de la dépression à la folie, tentant désespérément malgré tout de recréer des fragments de normalité dans ce cauchemar, les personnages évoluent, hésitent, s’interrogent. L’homme est-il condamné ? Faut-il devenir impitoyable et insensible à tout pour survivre ? Les enfants ont-ils une place dans ce nouveau monde ? L’auteur ne se focalise pas sur quelques figures stéréotypées triées sur le volet pour leurs qualités éminemment héroïques. Il évoque un groupe de survivants, aux contours flous puisque, épisode après épisode, de nouveaux personnages rejoignent le groupe, tandis que d’autres connaissent un funeste destin. Car le statut de « héros » ne protège personne, et plus d’un personnage familier disparaît au cours des albums, souvent dans d’effroyables conditions. Si tu as l’âme sensible et le cœur transi de la midinette, abstiens-toi, ami lecteur. Cette BD est parfois terrible. Point de combats élégamment chorégraphiés mais de sauvages affrontements assortis de démontage du pariétal droit ou d’enfoncement de l’occipital à coup de marteau et de pelle. À moins d’être interne en médecine ou adolescent pré-pubère et décérébré amateur de gore, difficile de rester de marbre devant cet étalage de violence. Pour autant, celle-ci interroge et place l’être humain devant une question fondamentale : qu’est-ce qui constitue son humanité ?

© 2010 Guy Delcourt Productions

Publiés aux USA à partir d’octobre 2003 par Image Comics, scénarisés par Robert Kirkman, les premiers numéros du comic mensuel sont dessinés par Tony Moore, qui passe le relais, dès le numéro 7, à Charlie Adlard. Alors que la série aborde le mois prochain son 108e numéro, une telle longévité est exceptionnelle, voire surnaturelle. Il faut dire que cela implique pour Adlard de dessiner une vingtaine de pages tous les mois, soit un véritable travail de titan. J’ai lu toutefois que le dessinateur avouait faire très peu de croquis préparatoires et dessinait à chaud, préférant sans doute entrer immédiatement dans le vif du sujet (si je puis dire...). Illustrant idéalement le pessimisme de la série, son dessin en noir et blanc est dur et nerveux. Je dois avouer que je le préfère de très loin aux premiers dessins de Tony Moore, plus cartoonesques.
En France, la série est publiée en 2005 par Semic, qui jette l’éponge après l’échec commercial du premier tome. Delcourt reprend la publication à partir de 2007, faisant paraître des volumes correspondant aux paperbacks américains, qui rassemblent chacun 6 comics mensuels. Et là, c'est le jackpot !

© 2009 Guy Delcourt Productions

Haletante, cette série au suspense insoutenable crée un phénomène d'addiction hautement contagieux. Mais plus qu'un comic horrifique, elle constitue une véritable danse macabre moderne, une sorte de Memento Mori contemporain.

Longue vie au Triangle !

lundi 4 février 2013

L’Ombre du corbeau : « Ô notre funèbre oiseau noir ! »


Telle une lancinante petite musique sortie de nulle part, le monde magique, onirique, poétique et parfois fort cruel, de Didier Comès est entêtant. Parmi tous les albums de ce grand monsieur de la bande dessine belge, j’ai un faible pour L’Ombre du corbeau, une BD assez ancienne, mais qui m’a profondément marqué.

© Éditions du Lombard, 1981.

En septembre 1915, quelque part sur le front de la Meuse, une patrouille de soldats allemands s’égare entre les lignes et échoue fort malencontreusement devant une batterie d’artillerie française. Illico presto, les malheureux sont éparpillés aux quatre vents par les obus. Seul rescapé du bombardement, choqué et un peu perdu, Goetz trouve refuge dans une curieuse propriété, miraculeusement épargnée par les ravages des combats. Il y est accueilli par une étrange famille composée d’une vieille dame, d’une énigmatique jeune femme et de deux enfants : Chrystal et l’inquiétant Aaron. Bientôt, Goetz découvre que les occupants de la belle demeure sont chacun une facette de la mort.
Comès édifie un conte cruel et fantastique, oscillant entre le songe et le cauchemar, plein d’inventions saisissantes et joliment trouvées : des corbeaux jouent aux échecs pour savoir qui, des Français ou des Allemands, emportera la victoire du lendemain, une marionnette saigne après un bien lugubre spectacle… Et quoi de plus effrayant que de choisir un enfant pour incarner l’aspect cruel de la mort ? Après avoir lu cet album, ami lecteur, je te garantis que tu ne verras plus jamais de la même manière le sale gamin des voisins d’en face, celui qui a l’air chafouin et qui ne dit jamais bonjour ! Entre magie et contes et légendes, cette BD offre une vision originale du premier conflit mondial au cours duquel Français et Allemands s’étripèrent allègrement pour le plus grand plaisir de la Camarade et, accessoirement, pour le plus grand profit des usines Krupp et Schneider.

© Casterman, 2012.

Réalisé en 1975, L’Ombre du corbeau est prépublié dans l’hebdomadaire Tintin. Mais le style de Comès et les thèmes évoqués tranchent avec ce qui paraît alors dans le journal et son histoire ne remporte pas le succès escompté. Rapidement le dessinateur part pour de nouvelles aventures. Après la parution de Silence, l’un de ses chefs d’œuvre, les Éditions du Lombard accourent à la rescousse du triomphe et publient l’album en 1981. Ces jours-ci, alors qu’une jolie exposition est consacrée à Comès dans le cadre de l’édition 2013 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, j’ai eu l’occasion de découvrir que deux planches supplémentaires d’une suite furent dessinées, suite qui ne vit malheureusement jamais le jour. Consternation et désespoir, couvrons nous la tête de cendre, le Neuvième Art y aura assurément perdu quelque chose…

Selon moi, le charme de L’Ombre du corbeau vient du fait que le dessin de Comès en encore en devenir. L’artiste dessine alors avec un trait fin, détaillé et minutieux. L’expression hiératique des personnages, et notamment des femmes, est particulièrement réussie et mystérieuse. L’utilisation de couleurs pastel donne une tonalité délavée, singulièrement sensible dans les paysages désolés et bombardés. Son style évolue rapidement puisque Comès s’affirmera ensuite comme un maître du noir et blanc, avec un trait beaucoup plus épais et de magnifiques aplats noirs.

Sombre ambiance pour ce conte doux et amer à la fois, œuvre de jeunesse certes, mais foutrement bien tournée.

Longue vie au Triangle !

lundi 28 janvier 2013

Dômu/Rêves d’enfants : frissons extrême-orientaux

Souviens-toi, ami lecteur, c’était hier. Au début des années 1990, les mangas firent irruption dans le paysage bédéphilique français avec la célérité d’un Zéro fraîchement sorti des usines Mitsubishi piquant sur le pont d’un navire américain. Véritable Pearl Harbor dans l’Hexagone, la déflagration fut énorme. Parmi les premières traductions qui furent alors publiées dans notre beau pays, l’une m’a particulièrement marqué : l’audacieux thriller fantastique Dômu/Rêves d’enfants de Katsuhiro Otomo.

© Les Humanoïdes associés, 1991

L’homme n’en était pas à son premier coup d’éclat. Otomo est en effet l’auteur de l’immense Akira, monument futuristico-apocalyptique de la BD japonaise, qui fut, pour beaucoup de lecteurs français, le téléporteur spatio-temporel dans l’univers du manga pour un voyage sans retour. Avec Dômu, Katsuhiro Otomo livre un album dense, bien plus court que la plupart des séries fleuves japonaises qui s’étendent sur des milliers de pages. Sorti au Japon en 1983, le manga est publié en France par Les Humanoïdes associés entre 1991 et 1992, dans la foulée du succès rencontré par Akira.

© Les Humanoïdes associés, 1991

L’histoire se déroule à Tokyo, autour d’un gigantesque complexe d’immeubles abritant des centaines de familles de la classe moyenne. La vie semble s’y dérouler paisiblement, marquée par une certaine banalité du quotidien. Pourtant, les morts accidentelles ou suicides s’y multiplient puisque l’on y recense pas moins de 25 décès bizarres en 3 ans. Justement, la police enquête sur le dernier en date, celui de M. Uéno, homme sans histoire qui s’est jeté du toit sans crier gare. Mais personne ne comprend comment il a réussi à ouvrir la porte d’accès au toit, pourtant fermée à clé. Et voici que l’épidémie semble gagner les forces de l’ordre puisqu’un agent se jette à son tour par-dessus bord, puis le commissaire chargé de l’enquête après avoir été témoin d’étranges phénomènes. Avec un formidable sens de la mise en scène, Otomo parvient à créer un environnement angoissant où même le quotidien devient inquiétant, de la femme promenant une poussette vide au curieux petit vieux assis sur un banc. À coup de suicides sanglants, de singuliers jeux d’enfants, d’apparitions fantomatiques ou de phénomènes parapsychiques, le mangaka installe une atmosphère qui préfigure les films horrifiques d’Hideo Nakata (Ring, 1997) ou Kiyoshi Kurosawa (Cure, 1997 ; Kaïro, 2000) et leur troublante ambiance froide et clinique.

© Les Humanoïdes associés, 1992

Les dessins d’Otomo sont réalistes, très fins et extrêmement détaillés. Certaines planches montrant la barre d’immeuble dans laquelle se déroule l’intrigue sont à proprement parler vertigineuses. Quant aux cadrages hallucinants, ils ont décollé les rétines de toute une génération de lecteurs. Furieusement novateur en son temps, ce manga n'a pas pris une ride près de 30 ans après sa création. Cramponne-toi ami lecteur, après avoir lu Dômu, tu ne verras plus jamais un couloir d’immeuble désert de la même manière.

Longue vie au Triangle !

mercredi 2 janvier 2013

The Ghost Rider : "Highway to Hell"

Ode aux extravagantes Seventies, The Ghost Rider est à mes yeux un comic un peu à part dans l’univers Marvel, qui se distingue par son personnage principal pour le moins pittoresque et son côté un peu foutraque. Songe-y plutôt ami lecteur : une série alliant bikers, satanisme, grosses cylindrées, naïveté touchante et vengeance infernale. Waow ! Ça ne peut que décoiffer !

N° 5, août 1972.
© Marvel

Au début des années 1970, Marvel, éditeur confirmé de comics de super-héros se diversifie et crée de nouvelles séries mettant en scène des personnages inspirés par de thèmes populaires tels que les arts martiaux (Iron Fist, Shang-Chi master of Kung-fu) ou l’horreur (Werewolf by Night, The Tomb of Dracula et autres créatures fantastiques). The Ghost Rider appartient à cette dernière catégorie avec une intrigue détonante. Notre héros, Johnny Blaze, a vu son père mourir en réalisant une cascade à moto pour le « Crash Simpson Daredevil Cycle Show ». Le jeune garçon est recueilli et élevé par Crash Simpson, le patron du cirque motorisé. Les années passent et Johnny Blaze s’éprend de la fille de ce dernier, la belle Roxanne. Mais voici que les tourtereaux apprennent que Crash Simpson est condamné par un cancer qui ne lui laisse plus que quelques mois à vivre. Cherchant désespérément une solution Johnny Blaze se tourne vers – je te le donne en mille, ami lecteur – le Prince des ténèbres himself et conclut donc un pacte avec le Diable : son âme contre la guérison de Crash Simpson. Mais comme chacun le sait, les pactes avec Satan sont au moins aussi léonins qu’un contrat bancaire. Car si Crash Simpson guérit miraculeusement de son cancer, il se tue stupidement lors d'une cascade à moto quelques semaines plus tard. Furieux de s’être fait berner, Johnny Blaze se révolte contre le Diable lorsque celui-ci vient réclamer son dû. Il est alors condamné à devenir chaque nuit l’émissaire de l’Enfer, sous la forme d’une créature démoniaque au crâne enflammé, monté sur une Harley Davidson customisée et vêtu d’une seyante et croquignolette combinaison de cuir moulant digne de figurer dans le Scorpio Rising de Kenneth Anger. Un vrai Hell’s Angel en somme. Mais l’irruption de Roxanne, cœur pur et innocent, altère la malédiction démoniaque et notre motard fantôme échappe à Satan qui n’aura de cesse de récupérer son âme.

N° 6, octobre 1972.
© Marvel

Sur cette trame assez rocambolesque, les auteurs vont s’en donner à cœur joie pour livrer un condensé de culture populaire vitaminé au LSD où l’on croise sans ciller des gangs de bikers, des adoratrices de Satan en minishort, des indiens serviteurs du Serpent, un temple satanique situé dans les souterrains de New York et autres joyeusetés propres à émerveiller le bédéphile. Poursuites à moto, cascades et ronflements de moteurs bicylindres en V ne manqueront pas de séduire les amateurs de sports mécaniques et les groupies de Steppenwolf. Enfin, notons la plaisante manie qu’a Roxanne de se faire enlever afin d’être offerte en sacrifice (toujours vêtue de tenues colorées, flamboyantes et… très courtes) à toutes sortes de créature maléfiques.

N°7, décembre 1972.
© Marvel

Créé en août 1972, les sept premiers épisodes de The Ghost Rider sont publiés dans Marvel Spotlight, une revue servant de banc d’essai à de nouveaux personnages Marvel. Devant le succès rencontré, ce nouveau héros obtient un comic dédié à partir de septembre 1973. Mais une singulière affaire entoure la naissance du Ghost Rider. Successivement Roy Thomas, l’éditeur en chef chez Marvel, Mike Ploog, le premier dessinateur de la série, et Gary Friedrich, son scénariste, se disputeront la paternité du personnage et de sa création graphique, sans vraiment parvenir à apporter de preuve décisive en faveur de l’un ou de l’autre. Ne dit-on pas que le Diable se niche dans les détails ? En France, le personnage reste au second plan et est publié à partir de février 1975 dans Étranges aventures, revue de l’éditeur Artima. Ponctuellement, il apparaît dans Strange, en général en compagnie de super-héros Marvel plus renommés.

N°9, avril 1973.
© Marvel

Sans être un chef d’œuvre indépassable du Neuvième Art, cette série gentiment barrée, sentant bon le souffre et l’huile de moteur, vaut le détour, ami lecteur. Pour moi, il est trop tard, j'ai franchi la ligne blanche et déjà vendu mon âme au Diable...

N°11, août 1973.
© Marvel


Longue vie au Triangle !

mardi 20 novembre 2012

The Sandman par Neil Gaiman : "Exit light ! Enter night !"


Compte les moutons dans la pénombre et ferme les yeux, ami lecteur, laisse-toi gagner par le sommeil et bercer par le doux murmure des rêves. Surtout, ne regarde pas sous le lit. Explorons, si tu le veux bien, un monument de la BD fantastique : j’ai nommé Sandman.

© 2012 Urban Comics

Voici en effet qu’Urban Comics, récente émanation du groupe Dargaud, entreprend de publier en français l’intégrale cet immense comic, emblématique des années 1990. Scénarisé par Neil Gaiman, génial écrivain fantastique britannique (Neverwhere, American Gods ou Coraline…), cette série de plus de 75 numéros est publiée par DC Comics entre 1989 et 1996. Malgré un succès retentissant dans le monde anglo-saxon, couronné par plusieurs prix, Sandman connaît une publication assez désordonnée en France. S’agit-il d’une manifestation d’anglophobie bien française ou d’une mesquine vengeance hexagonale destinée à réparer la cuisante défaite de Crécy ? Mystère et boules de gomme. Quoiqu’il en soit, cette injustice est aujourd’hui réparée avec la parution du premier tome de cette intégrale, rassemblant les comics 1 à 16.

Le n°1 en VO, janvier 1989
© DC Comics

Le marchand de sable c’est Morphée, ou Rêve, maître du Royaume du sommeil, impressionnant personnage blafard et ébouriffé. Avec ses six frères et sœurs, les Infinis, (Destin, Mort, Destruction, Désir, Désespoir et Délire) il accompagne l’humanité depuis toujours. Comme tu l’auras deviné, perspicace lecteur, il est le seigneur des… rêves. Or voici qu’en 1916, un occultiste maître d’une société secrète entreprend de capturer la mort pour gagner l’immortalité. Le nigaud se trompe dans ses invocations et ne parvient qu’à capturer Rêve. Conscient de son erreur, notre Aleister Crowley au petit pied l’emprisonne dans une prison de verre, espérant monnayer la liberté de son captif. Las, durant 70 ans le seigneur des rêves se montre inflexible, attendant que ses geôliers baissent leur garde, ce qui ne manque pas d’arriver. Après avoir exercé sa vengeance, Rêve doit récupérer les attributs de son pouvoir (un heaume égaré aux Enfers, un rubis de lune tombé en de fort mauvaises mains et une bourse contenant le sable dont sont faits les rêves) et réorganiser son royaume, passablement désordonné par son absence. Grosso modo, voici la trame du début de l’histoire. Mais il ne s’agit que d’une ébauche car Gaiman mêle à son récit le substrat d’anciens comics, des contes ou légendes universels, et surtout, un univers bien à lui, entre le merveilleux, le grotesque et le morbide, peuplé de serial killers cauchemardesques, de monstres et de créatures inquiétantes, nourri de références littéraires ou musicales. Bref, cette BD à la fois ébouriffée et en même temps très ancrée dans le réel est tout simplement riche. Certains épisodes sont de véritables bijoux : l’épisode 6, intitulé « 24 heures », est littéralement glaçant d’effroi : le Dr. Destin, s’est évadé de l’asile d’Arkham et emparé du rubis de Morphée. Il utilise son pouvoir pour détruire l’humanité. Tandis que le monde sombre dans la folie, horrifié par de terribles cauchemars, le Dr Destin s’enferme dans un café en compagnie de six quidams qu’il va manipuler pendant 24 heures avec un sadisme à faire passer le Divin Marquis pour un premier communiant. Bientôt, le huis clos vire au jeu de massacre… Dans un autre épisode (# 9 : « Conte dans le sable »), Gaiman raconte sous la forme d’un conte africain (le seigneur des rêves est universel) comment Morphée finit par condamner aux Enfers la seule femme qui osa l’aimer. Indépendants ou se suivant, les épisodes ne se ressemblent pas.

N°11 VO, décembre 1989
© DC Comics

Venons-en maintenant à l’aspect qui peut fâcher, ami lecteur. Graphiquement, Sandman est une BD plus… disons polémique. Les couvertures, pour commencer, ont toutes été réalisées par le célèbre illustrateur et dessinateur Dave McKean (Arkham Asylum, tiens, tiens… Lire la chronique de Batman, Arkham Asylum). Personnellement, je les trouve superbes, mais disons que leur ambiance fort sombre est de nature à effrayer les enfants dépressifs. Concernant le dessin de la série à proprement parler, une cohorte de dessinateurs se succède, avec des styles variés, pouvant aller du dessin photo réaliste (assez novateur à l’époque, beaucoup vu depuis, mais que j’apprécie plutôt) à l’illustration plus caricaturale dont je ne suis pas fanatique. Bref, pour dire les choses abruptement, le dessin (ou plutôt les dessins) sur Sandman peut/peuvent rebuter. Pour autant, il serait dommage de s’arrêter à une première impression, certes un peu râpeuse. Après tout, la variété des styles de dessin peut s’expliquer par le caractère onirique qui baigne la série (argument un peu spécieux, j’en conviens, mais je me laisse emporter par mon enthousiasme…). Comme je l’ai dit, cette série est riche, fort riche, y compris sur un plan graphique malgré tout. Les personnages sont assez marquants, à commencer par Rêve, le héros. Une autre trouvaille particulièrement géniale est le personnage de Mort, la sœur aînée de Morphée, représentée sous les traits d’une jeune gothique chargée de signaler à ceux qu’elle doit emporter que leur heure est venue. Ailleurs ce sont des planches qui changent de sens pour illustrer le glissement d’un personnage dans un rêve. Ici c’est tout un travail sur les bulles pour distinguer certains personnages par un code graphique (Rêve « parle » en blanc sur fond noir cerné d’un filet blanc). Souvent, on sent que les dessinateurs ont la peinture préraphaélite ou symboliste dans le rétroviseur pour rendre une ambiance. Bref, il y a de la matière. Sans doute de celle dont sont fait les rêves…

N°12 VO, janvier 1990
© DC Comics

Un classique du fantastique pour rêver éveillé. Sweet dreams !

Longue vie au Triangle !

lundi 12 novembre 2012

The Goon : gare au gorille !


Argh !!!! Attention, voici que déboule le Goon ! Ce savoureux comic de l’américain Eric Powell est publié aux États-Unis par Dark Horse et en France aux éditions Delcourt. Cintrée, frappée, allumée, cette série bastonne grave, pour le plus grand plaisir (un peu régressif il est vrai) du bédéphile. Ça va saigner !

© 2005 Guy Delcourt Productions

Eh oui, ami lecteur, j’ai craqué. Cela faisait un moment que cette BD aux couvertures chamarrées m’aguichait du coin de l’œil, telle une fille de petite vertu court vêtue et outrageusement fardée, sublimement vulgaire et vulgairement sublime. Longtemps j’ai feuilleté ses pages sans oser l’aborder plus intimement et aller jusqu’à lire un album. Voilà c’est fait ! J’ai sauté le pas. Et laisse-moi te dire, estimé lecteur, que, même si j’ai voué mon âme aux flammes de la damnation éternelle, je ne regrette rien, non, rien de rien. Ce comic farfelu et délirant réussit l’union contre nature entre l’univers du film (ou du roman) de gangsters et la série Z horrifique, le tout agrémenté d’une bonne dose d’humour noir. Attention, que les choses soient bien claires : esprits cartésiens et amateurs de subtilité s’abstenir ! Ici commence l’empire du Grand N’importe Quoi !

© 2006 Guy Delcourt Productions

Le Goon est un malabar balafré, une armoire à glace qui règne sur un quartier de la ville. Aux esprits curieux, j’indique à toutes fins utiles que, dans la langue de Shakespeare et de Britney Spears, le terme « goon » s’applique à la fois à un costaud lié à la pègre et à un abruti. On me signale aussi dans l’oreillette qu’en hockey sur glace, le terme désigne également le joueur brutasse et vicieux qui cogne salement l’adversaire pour l’emporter. Les spécialistes apprécieront… Revenons à notre Goon. Abandonné par sa mère, élevé par sa tante Kizzie « la Vierge de fer », catcheuse dans un cirque ambulant, notre héros est ce que l’on appelle un dur à cuire. Pour le compte de Labrazio, mystérieux chef du gang le plus puissant de la ville, le Goon se charge de faire passer à la caisse les mauvais payeurs, de corriger ceux qui tentent de tricher aux parties de cartes truquées, d’éliminer les gêneurs attirés par les lumières de la ville et, éventuellement, de protéger la veuve et l’orphelin sur le territoire de son Boss. C’est bien connu, les truands n’aiment pas les trouble-fêtes qui gênent le business ! Seulement voilà, il y a fort à faire depuis que, dans Lonely Street, un mystérieux prêtre zombie, arborant un visage découpé cloué sur son chapeau haut-de-forme, a constitué un gang rival dont les « soldats » sont des zombies. Bienvenue dans cet univers pour le moins... euh, baroque, chaînon manquant entre Sur les quais et le slasher hollywoodien, où les lutins du Père-Noël sont cannibales, où les loups-garous mangent des fondants aux cacahouètes et où pleuvent extraterrestres visqueux ou mécanoïdes d’outre-espace. Aidé de son acolyte Franky, un nabot légèrement psychopathe aux yeux en boutons de bottines, le Goon, armé de son calibre 38, cogne et défouraille à tout va pour faire régner sa loi. Qu’on se le dise : ce n’est pas un demi-sel !

© 2006 Guy Delcourt Productions

Le style parodique d’Eric Powell est très agréable. Ultra-dynamique, son dessin fait la part belle aux bagarres éclatant dans les planches. Personnellement, j’y vois comme une influence de Will Eisner (1917-2005), le génial créateur du Spirit, ce qui est plutôt une bonne carte de visite. Tout en exagérations, ses personnages sont des caricatures assez réjouissantes : la Boule par exemple est un truand fluet, qui tient au bout d’un bras hypertrophié une boule de bowling avec laquelle il cogne ses adversaires. Pete le barbeau est un colosse à tête de poisson, muni d’un crochet à la place de la main droite et d’une jambe de bois. Etc. etc., la galerie des freaks est longue.

© 2007 Guy Delcourt Productions

Très honnêtement, ami lecteur, je ne sais si cette série tient la route sur la longueur. Mais lire un tome du Goon constitue un des plaisirs simples et réjouissants de l’existence. Tu en conviendras, ils ne sont pas légion en ce bas monde. Alors attache un zombie sur le capot de ta Packard, enflamme-le et fonce à travers la ville pour rejoindre le Goon !

Longue vie au Triangle !