mardi 12 mars 2013

Dylan Dog : le Grand Guignol milanais


Bravissimo ! Les éditions Panini entreprennent de publier en français Dylan Dog, série horrifico-fantastique monstrueusement populaire en Italie. Avis aux amateurs de Giallo et d’univers surréaliste… Cramponne-toi au wagon du train fantôme, ami lecteur, ça va saigner.

© Sergio Bonelli Editore

Dylan Dog est né en octobre 1986, sous la plume du scénariste Tiziano Sclavi, qui imagine ce personnage de détective du surnaturel, britannique de surcroît. Avec une constance qui frise la monomanie, l’auteur puise dans tout ce que l’univers du fantastique horrifique compte de référence : serial killers surgissant des slashers hollywoodiens, monstres littéraire (Frankenstein, Dracula, Dr. Jekill etc.), spectres gothiques, antiques momies ressuscitées, sorcières grimaçantes, démons grotesques, zombies putréfiés, adeptes de cultes satanique, univers parallèles et j’en passe. Les histoires sont souvent bâties sur une trame semblable : un client (souvent une gente donzelle) fait appel au détective pour résoudre un mystère bien sanglant comportant un aspect surnaturel propre à décourager la police. Et notre héros au physique de jeune premier de résoudre ledit mystère (ou pas), tout en acceptant comme une évidence les phénomènes étranges susmentionnés.

© Sergio Bonelli Editore

Cette BD populaire, en noir et blanc, vendue en kiosque, dont le rythme de parution est d’un numéro de près de 100 pages par mois, impose un certain nombre de contraintes : les personnages principaux sont donc des archétypes, faciles à dessiner par les différents dessinateurs qui se relaient sur la série. Le personnage de Dylan Dog est ainsi invariablement vêtu d’une veste noire, d’une chemise rouge, d’un jean et d’une paire de Clarks, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Ses traits sont inspirés de ceux de l’acteur Ruper Everett. Par un amusant jeu de miroirs, ce dernier incarna d’ailleurs Francesco Dellamorte, personnage ressemblant fort à celui de Dylan Dog, dans le film Dellamorte, Dellamore (1994), lui-même tiré d’un roman de Tiziano Sclavi. Dylan Dog est affublé d’un invraisemblable assistant : Groucho, sosie de Groucho Marx et doté du même sens de l’humour. L’inspecteur Bloch, éternellement à quelques mois de la retraite, incarne le flic blasé, revenu de tout et effondré par la bêtise crasse de ses subalternes etc.

© Sergio Bonelli Editore

Dans la tradition des Gialli baroques et un tantinet sadiques des illustres parrains que sont Dario Argento ou Mario Bava, chaque aventure est l’occasion d’un singulier cocktail, mélangeant quelques centilitres de meurtres sanguinolents avec cris de jeunes femmes éperdues d’horreur, un soupçon de surréalisme, un doigt d’humour noir flegmatique, une larme de romantisme sombre, le tout allongé d’une bonne rasade de fantastique. J’ai un souvenir ému de ma lecture du n° 24 (Il Conigli rosa uccidono / Les Lapins roses tuent). Dylan Dog y traque un lapin de dessin animé qui décime des personnalités du show business à coup d’enclumes, de gros marteaux et de bâtons de dynamite. Perchè no ?

© Sergio Bonelli Editore

Graphiquement, les albums sont assez neutres mais les dessins sont de très bonne facture. Des dizaines de dessinateurs se relaient par roulement sur la série pour assurer la parution mensuelle. Parmi eux, j’aime beaucoup le dessin sec et charbonneux d’Angelo Stano, le dessinateur du premier épisode (L’Alba dei morti viventi / L’Aube des morts vivants) puis par la suite d’une dizaine d’autres et de toutes les couvertures depuis 1990. Certaines grandes figures de la BD italienne, tel Attilio Micheluzzi, se sont prêtées au jeu et ont dessiné « leur » album de Dylan Dog (Gli Orrori di Altroquando).

© Sergio Bonelli Editore

En Italie, Dylan Dog est un véritable phénomène éditorial. En mars 2013, la série en est à son 319e numéro. Tous les mois, des centaines de milliers de fans transalpins se ruent chez leur kiosquiste pour acheter le nouveau numéro ou les multiples réimpressions d’épisodes anciens, et ce pour la plus grande joie de l’éditeur milanais Sergio Bonelli. Étrangement, en France, la série n’a guère rencontré de succès, malgré les tentatives de publication de deux éditeurs (Glénat en 1993-1994 et Hors collection en 2000-2001). Y aurait-il une obscure malédiction sur notre héros ? Gageons qu'elle sera vite levée et que cette nouvelle tentative sera couronnée de succès.

© Sergio Bonelli Editore

Longue vie au Triangle !

mardi 5 mars 2013

Batman, Arkham Asylum : éloge de la folie


D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours apprécié le personnage de Batman. Son côté sombre, un peu inquiétant, ainsi que la galerie de personnages surréalistes et vaguement angoissants qu’il combat me fascinent depuis que je suis môme. De là à dire que j’étais un enfant tourmenté… Quoi qu’il en soit, au début des années 1990, alors que la figure super-héroïque était profondément renouvelée par de nouveaux auteurs, la lecture d’Arkham Asylum, A Serious House on Serious Earth m’a fait l’effet d’une lobotomie transorbitale au pic à glace administrée par le bon Dr Freeman.

© DC Comics, 2005
Couverture de la réédition pour les 15 ans de l'album.

Batman, le justicier masqué de Gotham City, est une fois de plus appelé à la rescousse. Les fous ont pris le contrôle de l’asile Elisabeth Arkham pour criminels malades mentaux. C’est dans ce bâtiment que l’on enferme la fine fleur des psychopathes criminels qu’affronte habituellement notre héros : le Joker, Killer Croc, l’Épouvantail, Harvey « Two-Face » Dent, le Chapelier fou, Clayface etc. Menaçant le personnel retenu en otage d’énucléation et autres effroyableries, les détenus exigent que Batman se livre à eux. Pour notre héros masqué, lui-même passablement ébranlé par le trauma originel que constitue la mort de ses parents, un inquiétant jeu du chat et de la souris s’organise dans les tréfonds de la sombre bâtisse.
Le premier coup de génie de cette BD est de présenter de manière fort rationnelle tous ces personnages hauts en couleurs. Fini les pittoresques et un peu ridicules méchants excentriques ! Les super-vilains sont en fait des fous, dangereux certes, mais qu’il convient de soigner. Ou du moins d’essayer… Tout le talent des auteurs est d’avoir rendu les cinglés vraiment cinglés et carrément effrayants.
Le second coup de maître est d’avoir fait tourner l’album, moins autour de la figure classique du super-héros Batman, que du sinistre asile. Car l’asile d’Arkham, ce bâtiment, au nom tout lovecraftien, à mi-chemin entre l’hôtel Overlook et la maison de Psychose, recèle de biens noirs secrets. Et quelle belle métaphore de l'exploration psychanalytique que l'errance dans un antique manoir aux multiples passages dérobés et pièces cachées... 

© DC Comics, 1990

Sorti en 1989 chez DC Comics, Arkham Asylum est scénarisé par Grant Morrison et dessiné par Dave McKean. En France, l'album sort sous le titre Les Fous d'Arkham ou L'Asile d'Arkham, selon les éditions. Ce one shot est alors emblématique de l’évolution du comic américain. Puisant dans son riche patrimoine, de jeunes auteurs peuvent désormais proposer des sujets plus matures et des traitements graphiques originaux. Graphiquement justement, la BD est un électrochoc visuel. McKean utilise des techniques variées, parfois sur une même planche : dessin à la mine graphite, dessin en couleur, peinture, collages, photo etc. Les cadrages sont complètement explosés dans la page. Certaines cases sont agencées sur des fonds de matières. L’ensemble donne l’impression d’un pêle-mêle baroque aux tonalités macabres. Autant dire que cela colle assez parfaitement avec l’atmosphère d’une maison de fous et invite le lecteur à un voyage dans les abîmes de la folie…

Sans ambages, ami lecteur, cet album est pour le moins singulier. Si tu aimes les histoires de super-héros droits dans leurs bottes mais cachant une fêlure secrète, tu aimeras certainement. Si tu aimes les histoires gothiques et oppressantes, tu aimeras sûrement. Si tu aimes les œuvres graphiques riches et audacieuses, tu aimeras forcément. Si tu aimes les histoires de petits lutins bleus qui gambadent dans de vertes prairies… heu… il est possible que tu n’aimes pas.

Longue vie au Triangle !

lundi 25 février 2013

La Conquête de Mars : vers l’Infini et au-delà !


Achtung ! Achtung ! Avis à tous les complotistes, les paranoïaques qui ne se soignent pas et les amoureux de l’histoire aussi secrète que parallèle. On nous cache tout, on ne nous dit rien. Les dirigeants nazis ne sont pas morts dans les ruines de Berlin. Ils ont en fait quitté la Terre avec quelques centaines de fidèles à bord de la fusée secrète V3 et colonisé Mars.

© Grégory Jarry, Otto T. et éditions FLBLB

C’est en substance l’improbable et « kolossale » intrigue de La Conquête de Mars de Grégory Jarry et Otto T. Paru en deux tomes aux éditions FLBLB (2008), cette BD est une pépite d’humour caustique et délirant, mélangeant habilement Histoire, anticipation hénaurme et sérieuse déconnade. Les deux compères n’en sont pas à leur première collaboration puisqu’ils sont aussi les auteurs des désopilants Petite Histoire des colonies française et Petite Histoire du grand Texas (euh Tejas), parus également aux éditions FLBLB, maison d’édition dont ils sont accessoirement les co-créateurs. Tu remarqueras, ami lecteur, la forme séduisante de ces élégants petits ouvrages en bichromie noir et rouge au format à l’italienne. Le texte y chapeaute les illustrations, donnant aux deux larrons l’occasion de se livrer à de savoureux décalages entre texte et image. Le dessin d’Otto T. (de son vrai nom Thomas Dupuis, cela sonne moins bien, écrit en lettres gothiques) est à la fois simple, presque caricatural, sympathiquement rond et terriblement expressif. Chapeau, l’artiste !

© Grégory Jarry, Otto T. et éditions FLBLB

Conçu comme un récit choral, chaque chapitre donne l’occasion à un narrateur (Albert Speer, Wernher von Braun, Leni Riefenstahl, Makélélé Chow etc.) de raconter son histoire qui constitue une partie du récit général. Si les nazis en prennent (gentiment) pour leur grade (Eva Braun devient hystérique à l’idée d’être accouchée par Herr Doktor Mengele, Leni Riefenstahl passe son temps à faire creuser des tranchées pour pouvoir filmer ses fameuses contre-plongées héroïques, le petit-fils du Führer se nomme fort germaniquement Bertrand Hitler etc.), les auteurs brocardent aussi allègrement mondialisation, multinationales et superpuissance américaine. Extravagante, pétillante et totalement farfelue, pleine de clins d’œil, cette BD est tout simplement réjouissante. Ach ! J’adore !

Longue vie au Triangle !

mercredi 20 février 2013

Comtesse : rêveuse aristocratie


Délicieux petit album érotique, Comtesse d’Aude Picault se situe dans la tradition des romans libertins du XVIIIe siècle. Plaisante invitation à la philosophie dans le boudoir, cette BD est une fort agréable surprise.

© Requins Marteaux, 2010

Publiée par Les Requins Marteaux dans une collection élégamment baptisée BD Cul, cet album pourrait de prime abord laisser craindre le pire. En effet, en créant cette collection érotique au nom si primesautier, la joyeuse bande d’olibrius des Requins marteaux entendait rendre un ardent hommage aux BD érotiques de gare au format de poche, destinées notamment à un public de militaires en permission, à l’humour le plus souvent graveleux et aussi léger qu’un char Leclerc. Disons que les facéties de nos joyeux compères se limitent à la couverture et aux gardes intérieures de l’ouvrage, finement agrémentées de fausses publicités pour les lunettes Sexmax ou le Neptunia. Reste que le contraste entre cet humour potache et le dessin élégant de la demoiselle fait sourire. Et même ton serviteur, ami lecteur, moi qui trouve d’habitude aussi inconvenant de mélanger érotisme et humour que de passer Crève salope ! de Métal urbain à un enterrement. Il est vrai que dans ce domaine, les goûts et les couleurs…

Abstraction faite de la couverture donc, Comtesse est un fort joli album. J’avais déjà beaucoup aimé Papa, bouleversant petit ouvrage d’Aude Picault évoquant le suicide de son père, publié par L’Association. C’est donc avec curiosité que j’ai lu ce court opuscule tout en dessin, sans bulle ni texte. En quelques 100 pages en noir et blanc, l’auteur narre les journées d’une jeune et jolie comtesse, délaissée par son austère mari, plutôt amateur de joutes viriles (le bougre !). Esseulée, la belle aristocrate se laisse aller à de bien peu innocentes rêveries qui lui incendient les sens. Mais fort heureusement pour elle, son fidèle valet est prêt à se plier en quatre pour satisfaire les désirs de sa maîtresse. Plus inspiré par les toiles gentiment licencieuses de Fragonnard (je pense nomment au tableau Le Feu aux poudres, tout un programme) que par les gamahuchades endiablées du divin marquis, la BD déploie une succession de dessins raffinés dans le superbe décor d’un château Louis XV. Je te l’accorde, ami lecteur, parler du décor alors que l’on évoque un ouvrage érotique tient de la perversion pathologique. Mais sincèrement, je te l’assure, le soin apporté audit décor est vraiment exceptionnel. Le découpage des scènes, par exemple celles ou la comtesse arpente les couloirs de sa demeure, est génial. Dans d’autres planches, plus enflammées mais tout aussi décoratives, le trait de la dessinatrice se fond dans le blanc de la page de manière remarquable. Et que dire de l’air mutin de la comtesse esquissé en quelques coups de crayon ?

Gracieux et délicat, ce petit livre est un régal pour l’œil. Pourquoi s’en priver ?

Longue vie au Triangle !

mercredi 13 février 2013

Walking Dead : le Mort saisit le Vif


Debout les morts ! Le comic horrifique The Walking Dead n’en finit plus de faire parler de lui. Telle une goule affamée, un misérable charognard putride, j’avoue me ruer frénétiquement sur chaque album avec voracité. Alors que sort ce mois-ci le 17e tome de la série, revenons un peu si tu le veux bien, ami lecteur, sur cette saga qui ne manque pas de mordant.

© 2013 Guy Delcourt Productions

Le comic s’inspire sans vergogne des œuvres glaçantes de George Romero La Nuit des morts vivants (1968) et Zombie/Dawn of Dead (1978). Le décor ainsi balisé, point de longues scènes d’exposition. Nous sommes en terrain dangereusement familier : cette série parle de zombies, avec un Z majuscule taillé dans de la viande putréfiée et orné d’un chapelet d’intestins dévidés.

© 2012 Guy Delcourt Productions

Blessé lors d’une fusillade, l’agent Rick Grimes, sombre dans le coma. À son réveil, il émerge dans un hôpital déserté et dévasté. Les trompettes du Jugement Dernier semblent avoir sonné durant son sommeil car les morts arpentent de nouveau la Terre, mus par une inextinguible faim de chair humaine. Animé par un farouche instinct de survie et par l’ardent désir de retrouver femme et enfant, notre vaillant membre des forces de l’ordre part à l’aventure dans les ruines de notre monde. Croisant la route d’autres survivants, il retrouve les siens par un heureux caprice du destin. Mais l’aventure ne fait que commencer, et elle sera éprouvante.

© 2011 Guy Delcourt Productions

Récit d’horreur et de survie, cette bande dessinée s’ingénie à nous montrer le quotidien d’une petite communauté humaine confrontée à l’effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons. Et si les morts vivants constituent un danger terrifiant, les autres humains rescapés ne sont pas forcément plus rassurants : cannibales, psychopathes manipulateurs ou meurtriers sanguinaires semblent plus doués pour la survie que les hommes de bonne volonté. À moins que ce ne soit cet univers corrompu qui transforme les hommes de bonne volonté en fous furieux… Dans cette BD fleuve s’étendant sur plus de 2300 pages, l’auteur a tout le loisir de décrire l’évolution de ses personnages confrontés à cette situation pour le moins extrême. Passant de l’abattement à l’enthousiasme, de la dépression à la folie, tentant désespérément malgré tout de recréer des fragments de normalité dans ce cauchemar, les personnages évoluent, hésitent, s’interrogent. L’homme est-il condamné ? Faut-il devenir impitoyable et insensible à tout pour survivre ? Les enfants ont-ils une place dans ce nouveau monde ? L’auteur ne se focalise pas sur quelques figures stéréotypées triées sur le volet pour leurs qualités éminemment héroïques. Il évoque un groupe de survivants, aux contours flous puisque, épisode après épisode, de nouveaux personnages rejoignent le groupe, tandis que d’autres connaissent un funeste destin. Car le statut de « héros » ne protège personne, et plus d’un personnage familier disparaît au cours des albums, souvent dans d’effroyables conditions. Si tu as l’âme sensible et le cœur transi de la midinette, abstiens-toi, ami lecteur. Cette BD est parfois terrible. Point de combats élégamment chorégraphiés mais de sauvages affrontements assortis de démontage du pariétal droit ou d’enfoncement de l’occipital à coup de marteau et de pelle. À moins d’être interne en médecine ou adolescent pré-pubère et décérébré amateur de gore, difficile de rester de marbre devant cet étalage de violence. Pour autant, celle-ci interroge et place l’être humain devant une question fondamentale : qu’est-ce qui constitue son humanité ?

© 2010 Guy Delcourt Productions

Publiés aux USA à partir d’octobre 2003 par Image Comics, scénarisés par Robert Kirkman, les premiers numéros du comic mensuel sont dessinés par Tony Moore, qui passe le relais, dès le numéro 7, à Charlie Adlard. Alors que la série aborde le mois prochain son 108e numéro, une telle longévité est exceptionnelle, voire surnaturelle. Il faut dire que cela implique pour Adlard de dessiner une vingtaine de pages tous les mois, soit un véritable travail de titan. J’ai lu toutefois que le dessinateur avouait faire très peu de croquis préparatoires et dessinait à chaud, préférant sans doute entrer immédiatement dans le vif du sujet (si je puis dire...). Illustrant idéalement le pessimisme de la série, son dessin en noir et blanc est dur et nerveux. Je dois avouer que je le préfère de très loin aux premiers dessins de Tony Moore, plus cartoonesques.
En France, la série est publiée en 2005 par Semic, qui jette l’éponge après l’échec commercial du premier tome. Delcourt reprend la publication à partir de 2007, faisant paraître des volumes correspondant aux paperbacks américains, qui rassemblent chacun 6 comics mensuels. Et là, c'est le jackpot !

© 2009 Guy Delcourt Productions

Haletante, cette série au suspense insoutenable crée un phénomène d'addiction hautement contagieux. Mais plus qu'un comic horrifique, elle constitue une véritable danse macabre moderne, une sorte de Memento Mori contemporain.

Longue vie au Triangle !

lundi 4 février 2013

L’Ombre du corbeau : « Ô notre funèbre oiseau noir ! »


Telle une lancinante petite musique sortie de nulle part, le monde magique, onirique, poétique et parfois fort cruel, de Didier Comès est entêtant. Parmi tous les albums de ce grand monsieur de la bande dessine belge, j’ai un faible pour L’Ombre du corbeau, une BD assez ancienne, mais qui m’a profondément marqué.

© Éditions du Lombard, 1981.

En septembre 1915, quelque part sur le front de la Meuse, une patrouille de soldats allemands s’égare entre les lignes et échoue fort malencontreusement devant une batterie d’artillerie française. Illico presto, les malheureux sont éparpillés aux quatre vents par les obus. Seul rescapé du bombardement, choqué et un peu perdu, Goetz trouve refuge dans une curieuse propriété, miraculeusement épargnée par les ravages des combats. Il y est accueilli par une étrange famille composée d’une vieille dame, d’une énigmatique jeune femme et de deux enfants : Chrystal et l’inquiétant Aaron. Bientôt, Goetz découvre que les occupants de la belle demeure sont chacun une facette de la mort.
Comès édifie un conte cruel et fantastique, oscillant entre le songe et le cauchemar, plein d’inventions saisissantes et joliment trouvées : des corbeaux jouent aux échecs pour savoir qui, des Français ou des Allemands, emportera la victoire du lendemain, une marionnette saigne après un bien lugubre spectacle… Et quoi de plus effrayant que de choisir un enfant pour incarner l’aspect cruel de la mort ? Après avoir lu cet album, ami lecteur, je te garantis que tu ne verras plus jamais de la même manière le sale gamin des voisins d’en face, celui qui a l’air chafouin et qui ne dit jamais bonjour ! Entre magie et contes et légendes, cette BD offre une vision originale du premier conflit mondial au cours duquel Français et Allemands s’étripèrent allègrement pour le plus grand plaisir de la Camarade et, accessoirement, pour le plus grand profit des usines Krupp et Schneider.

© Casterman, 2012.

Réalisé en 1975, L’Ombre du corbeau est prépublié dans l’hebdomadaire Tintin. Mais le style de Comès et les thèmes évoqués tranchent avec ce qui paraît alors dans le journal et son histoire ne remporte pas le succès escompté. Rapidement le dessinateur part pour de nouvelles aventures. Après la parution de Silence, l’un de ses chefs d’œuvre, les Éditions du Lombard accourent à la rescousse du triomphe et publient l’album en 1981. Ces jours-ci, alors qu’une jolie exposition est consacrée à Comès dans le cadre de l’édition 2013 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, j’ai eu l’occasion de découvrir que deux planches supplémentaires d’une suite furent dessinées, suite qui ne vit malheureusement jamais le jour. Consternation et désespoir, couvrons nous la tête de cendre, le Neuvième Art y aura assurément perdu quelque chose…

Selon moi, le charme de L’Ombre du corbeau vient du fait que le dessin de Comès en encore en devenir. L’artiste dessine alors avec un trait fin, détaillé et minutieux. L’expression hiératique des personnages, et notamment des femmes, est particulièrement réussie et mystérieuse. L’utilisation de couleurs pastel donne une tonalité délavée, singulièrement sensible dans les paysages désolés et bombardés. Son style évolue rapidement puisque Comès s’affirmera ensuite comme un maître du noir et blanc, avec un trait beaucoup plus épais et de magnifiques aplats noirs.

Sombre ambiance pour ce conte doux et amer à la fois, œuvre de jeunesse certes, mais foutrement bien tournée.

Longue vie au Triangle !

lundi 28 janvier 2013

Dômu/Rêves d’enfants : frissons extrême-orientaux

Souviens-toi, ami lecteur, c’était hier. Au début des années 1990, les mangas firent irruption dans le paysage bédéphilique français avec la célérité d’un Zéro fraîchement sorti des usines Mitsubishi piquant sur le pont d’un navire américain. Véritable Pearl Harbor dans l’Hexagone, la déflagration fut énorme. Parmi les premières traductions qui furent alors publiées dans notre beau pays, l’une m’a particulièrement marqué : l’audacieux thriller fantastique Dômu/Rêves d’enfants de Katsuhiro Otomo.

© Les Humanoïdes associés, 1991

L’homme n’en était pas à son premier coup d’éclat. Otomo est en effet l’auteur de l’immense Akira, monument futuristico-apocalyptique de la BD japonaise, qui fut, pour beaucoup de lecteurs français, le téléporteur spatio-temporel dans l’univers du manga pour un voyage sans retour. Avec Dômu, Katsuhiro Otomo livre un album dense, bien plus court que la plupart des séries fleuves japonaises qui s’étendent sur des milliers de pages. Sorti au Japon en 1983, le manga est publié en France par Les Humanoïdes associés entre 1991 et 1992, dans la foulée du succès rencontré par Akira.

© Les Humanoïdes associés, 1991

L’histoire se déroule à Tokyo, autour d’un gigantesque complexe d’immeubles abritant des centaines de familles de la classe moyenne. La vie semble s’y dérouler paisiblement, marquée par une certaine banalité du quotidien. Pourtant, les morts accidentelles ou suicides s’y multiplient puisque l’on y recense pas moins de 25 décès bizarres en 3 ans. Justement, la police enquête sur le dernier en date, celui de M. Uéno, homme sans histoire qui s’est jeté du toit sans crier gare. Mais personne ne comprend comment il a réussi à ouvrir la porte d’accès au toit, pourtant fermée à clé. Et voici que l’épidémie semble gagner les forces de l’ordre puisqu’un agent se jette à son tour par-dessus bord, puis le commissaire chargé de l’enquête après avoir été témoin d’étranges phénomènes. Avec un formidable sens de la mise en scène, Otomo parvient à créer un environnement angoissant où même le quotidien devient inquiétant, de la femme promenant une poussette vide au curieux petit vieux assis sur un banc. À coup de suicides sanglants, de singuliers jeux d’enfants, d’apparitions fantomatiques ou de phénomènes parapsychiques, le mangaka installe une atmosphère qui préfigure les films horrifiques d’Hideo Nakata (Ring, 1997) ou Kiyoshi Kurosawa (Cure, 1997 ; Kaïro, 2000) et leur troublante ambiance froide et clinique.

© Les Humanoïdes associés, 1992

Les dessins d’Otomo sont réalistes, très fins et extrêmement détaillés. Certaines planches montrant la barre d’immeuble dans laquelle se déroule l’intrigue sont à proprement parler vertigineuses. Quant aux cadrages hallucinants, ils ont décollé les rétines de toute une génération de lecteurs. Furieusement novateur en son temps, ce manga n'a pas pris une ride près de 30 ans après sa création. Cramponne-toi ami lecteur, après avoir lu Dômu, tu ne verras plus jamais un couloir d’immeuble désert de la même manière.

Longue vie au Triangle !