jeudi 18 avril 2013

Judge Dredd : dura lex, sed Dredd lex


À l’heure où les mutants irradiés rodent aux confins de la ville, où le taux de criminalité crève tous les plafonds, où les robots ménagers se révoltent contre leurs créateurs, quand il n’y a plus d’espoir, un homme se dresse, inflexible, implacable, incorruptible, inoxydable : Judge Dredd. Il est la loi, et tu ferais mieux de ne pas l’oublier, ami lecteur, si tu tiens à tes dents.

© Les Humanoïdes associés, 1983

Né en février 1977, dans les pages du magazine britannique 2000 AD, Judge Dredd est un concentré de nonsense humoristique, de punkitude toute britannique et de SF paroxystique et déchaînée telle que pourrait la rêver un Philip K. Dick pessimiste qui aurait plongé dans une piscine de LSD. Créée par John Wagner et Pat Mills (scénario), le personnage est d’abord dessiné par Carlos Ezquerra ; d’autres artistes tels que Brian Bolland ou Mike McMahon se succéderont par la suite sur cette série à la longévité étonnante.

© Les Humanoïdes associés, 1982

L’histoire se déroule au XXIIe siècle, après une apocalypse nucléaire, à Mega City One, une mégapole tentaculaire de plusieurs centaines de millions d’habitants, s’étendant sur l’ensemble de la côte Est des anciens États-Unis, de la frontière canadienne à la Floride. Pour lutter contre une criminalité galopante, les Juges constituent un corps de police musclé, disposant du pouvoir de juger et d’appliquer immédiatement une justice pour le moins expéditive. Parmi eux, Judge Dredd est le plus impitoyable des Juges, archétype du flic impassible, cognant et défouraillant d’abord, causant après. Il est vrai qu’il a fort à faire pour lutter contre les gangs de criminels (que ce soit les Cosmic Punks de Gestapo Bob ou les Diables mutants de Bresse le rouge), arrêter les créatures énergivores extra-terrestres, mettre fin aux guerres de blocs qui éclatent entre deux immeubles rivaux et toutes ces sortes de choses qui constituent le quotidien de Mega City One et de Luna One, sa colonie lunaire. Construit en 6 à 8 pages, se suivant ou non, chaque épisode est l’occasion de montrer Judge Dredd face à des situations toujours plus énormes. Si les scénarios sont parfois un peu courts et ne brillent pas par leur finesse psychologique, le lecteur ne peut qu’être émerveillé par la créativité débridée des scénaristes. Et la constance imperturbable que met Dredd à appliquer la loi, que ce soit pour arrêter un chauffard ou des braqueurs responsables de la mort de 53 000 personnes, finit par devenir un gimmick assez drôle.

Plusieurs histoires dessinées par l’impétueux Brian Bolland, m’ont particulièrement marqué. Elles mettent Judge Dredd aux prises avec le Juge Crève (Judge Death en VO), un Juge monstrueux issu d’une dimension parallèle. Dans cette dimension, les Juges noirs ont fini par déclarer la vie hors-la-loi. Les crimes étant commis par les vivants, il convient, par un étonnant syllogisme, de mettre fin à la vie pour mettre fin au crime… Les Juges noirs ont donc éradiqué toute vie dans leur cité et s’apprêtent à juger Mega City One : « This city iss guilty ! The crime iss life ! The ssentence iss… DEATH ! »

En France, deux albums paraissent aux Humanoïdes associés en 1982 et 1983, puis une quinzaine d’épisodes sont publiés par Aredit sous forme de petits comics entre 1984 et 1985. Depuis, le personnage a été un peu oublié. Soleil reprend la publication d’une intégrale depuis 2011. Le bédéphile curieux ne manquera pas d’y jeter un œil.

Longue vie au Triangle !

mardi 9 avril 2013

Bernie Wrightson : American gothic


Voici quelques temps, par une nuit glaciale et sans lune, alors que je m’étais perdu dans un quartier désert et mal famé de la ville, j’eus la bonne fortune de faire l’acquisition chez un antiquaire borgne au sourire cauteleux d’un volume publié par l’éditeur américain Dark Horse, rassemblant les travaux de Bernie Whrightson pour les magazines Creepy et Eerie. Bravant les ombres de la nuit, je m’empressai de regagner mon antique demeure, l’épais grimoire sous le bras. Fébrilement, je courus m’enfermer dans mon étude, parcourant compulsivement les pages à la lumière d’une bougie tremblotante. Ô mon âme, quelle noire splendeur, quelle atmosphère enténébrées dans ces pages. Tu l’auras compris, ami lecteur, pas la peine d’en faire des tonnes, j’aime cet artiste et les ambiances fantastiques qu’il crée. Entrons sans plus tarder sur les terres inquiétantes du maître du gothique yankee et de l’horreur victorienne transposée dans le Nouveau Monde.

© Dark Horse Comics

Né à Baltimore, le jeune Bernie Wrightson est profondément marqué par les comics d’horreur de l’éditeur EC Comics. Autodidacte, il apprend à dessiner en les recopiant et en prenant des cours par correspondance. Bloody Hell ! Que ces dieux du dessin sont assommants, avec leur génie ! En 1966, à 18 ans, il devient illustrateur pour le Baltimore Sun. À partir de 1968, Wrightson travaille pour DC Comics et dessine des histoires fantastiques pour House of Mystery. En 1974, il intègre Warren Publishing et ses magazines Creepy (lancés en 1964) puis Eerie (lancé en 1966), des comics d’horreur s’inspirant de ceux des années 1950, mais déjouant les foudres de la censure en publiant des histoires en noir et blanc au format magazine, pour un public plus âgé. C’est là justement ce que l’ouvrage de Dark Horse donne à voir : l’ensemble des histoires courtes, couvertures et autres pages d’introduction dessinées pour Warren.

Uncle Creepy, la mascotte de Creepy, dessiné par Wrightson, 1974.

Très inspiré par la littérature fantastique d’Edgar Allan Poe, de Howard Phillips Lovecraft ou Mary Shelley, notre artiste illustre dans ce recueil plusieurs de leurs œuvres (The Black Cat, Cool Air, The Muck Monster prélude à un magistral Frankenstein). Si Bernie Wrightson rend magnifiquement les ambiances gothiques du XIXe siècle, il excelle aussi à décrire l’Amérique du début du XXe siècle comme une sorte de double maléfique et perverti de la vision idéalisée peinte par l’illustrateur Norman Rockwell. Dans Nightfall, il revisite avec ironie Little Nemo in Slumberland, jouant sur la peur du noir qu’a expérimenté chaque enfant. Dans Jennifer ou The Pepper Lake Monster, le lecteur découvre que les bois isolés ou les villages reculés des États-Unis peuvent être d’un mortel… Dans Country Pie, le tueur sur la route n'est pas forcément celui que l'on croit. Grinçant, grandiloquent, Wrightson est un véritable passeur du fantastique américain, réunissant dans un même univers cauchemardesque la légende du cavalier sans tête et la famille texane dégénérée de Massacre à la tronçonneuse.

Creepy 113, novembre 1979, numéro spécial consacré à l'artiste

Précis et fluide, le dessin de Bernie Wrightson se caractérise par un sens du mouvement formidable, à la fois emphatique et assez théâtral. Son rendu baroque de la décrépitude, sa maîtrise du clair-obscur en font un illustrateur hors pair, un maître du fantastique américain. Et ce ne sont pas Uncle Creepy et Cousin Eerie qui me contrediront...

Longue vie au Triangle !

mercredi 27 mars 2013

Torso : coupes claires à Cleveland


À la croisée des chemins entre roman graphique à la narration originale, thriller sanglant avec serial killer plus vrai que nature et BD historique sur l’Amérique des années 1930, Torso est un bien curieux objet bédéphilique, qui mérite assurément que l’on s’y attache.

© Image Comics

L’intrigue prend place en la noble cité de Cleveland, en 1935, tandis que l’Amérique peine à sortir du marasme économique de la crise de 1929. Eliot Ness, l’incorruptible de Chicago, vient d’être nommé directeur de la sécurité de la ville. Alors qu’il prend ses fonctions, on découvre sur les bords du fleuve Cuyahoga le torse d’un homme, décapité, membres sectionnés avec une précision chirurgicale, et entièrement vidé de son sang. Pas évident d'identifier un corps sans tête ni empreintes digitales... Bientôt, d’autres découvertes macabres mettent les flics de la ville sur les dents et constituent un sérieux défi pour le tombeur d’Al Capone. Un tueur en série, que la presse s’empresse de baptiser « le boucher fou » ou « le tueur aux torses », s’attaque à la masse des déshérités, chassés par la crise, vivant dans les bidonvilles en périphérie de la ville, et dont la disparition ne fera pas trop de vagues. C’est ce que l’on appelle une manière originale de combattre la crise… Kill The Poor suggéraient ironiquement les inénarrables Dead Kennedys.

© Image Comics

S’appuyant sur des faits réels, Brian Michael Bendis, le futur scénariste star de Marvel (Daredevil, Alias, Avengers etc.), offre au lecteur un comic original à l’ambiance particulière. Cette mini-série est publiée en 6 fascicules par Image Comics, entre octobre 1998 et septembre 1999. En France, elle sort en un album aux éditions Semic, en 2002. Bendis y est à la fois scénariste (avec Marc Andreyko) et dessinateur. Sa BD est le fruit de recherches historiques fouillées puisque l’homme travailla pour The Cleveland Plain Dealer, le journal local qui, dans les années 1930, couvrit l’affaire. Bendis utilise abondamment les archives d’époque (coupures de journaux, photographies, rapports etc.) pour broder sur un canevas réel et inventer une fiction entre les lignes de l’Histoire. Sa tâche est facilitée par le fait que l’enquête ne fut, selon la formule consacrée, jamais résolue.

© Image Comics

Le traitement graphique est certes assez singulier, mais il témoigne d'une recherche intéressante. Le dessin, en noir et blanc, schématique, est très statique, avec une large place laissée aux dialogues. Bendis multiplie en effet les cases, parfois répétées à l’identique, les bulles de texte étant la seule indication d’une action. Il va jusqu’à accumuler les phylactères en une véritable guirlande qui traverse la page de part en part ou anime une case. D’autre fois, il n’hésite pas à changer le sens des cases dans une page. Parfois encore, il fait une mise au point ou un zoom sur un détail. Ici, la tête d’un prostitué qui sourit à un client potentiel (évidemment, il s’agit du tueur, ce petit canaillou), bascule petit à petit pour finir tranchée, flottant au fil du fleuve. Ailleurs, l’auteur intègre des photographies d’époque, dessinant dessus ou les utilisant comme décor d’arrière-plan. De larges aplats noirs créent une ambiance oppressante, ma foi fort appropriée pour un roman… noir.

© Image Comics

Historiquement passionnante, formellement étonnante (ou agaçante, c’est selon), cette BD est l’occasion de plonger dans un épisode méconnu de la mythologie américaine du XXe siècle.

© Image Comics

Longue vie au Triangle !

mercredi 20 mars 2013

Blast : l’irremplaçable expérience de l’explosion de la tête


Blast : n. m., mot angl. : phénomène qui explique l’ensemble des lésions anatomiques et des syndromes cliniques présentés par un organisme vivant exposé à une modification brutale du niveau de pression consécutive à une explosion. C’est en substance l’effet que produit la lecture de la BD de Manu Larcenet sur l’organisme. Lire Blast, c’est s’exposer à une onde de choc qui secoue le bédéphile, le remue au plus profond, et ce pour longtemps. Kaboom !

© Dargaud

Le personnage principal de ce roman graphique est l’impressionnant Polza (pour POmni Leninskie ZAvety, « souviens-toi des préceptes de Lénine », le genre de prénom qui connote…). Polza est tout simplement énorme, une carcasse phénoménale d’un bon quintal de barbaque et de graisse. Lorsque le récit commence, il est en garde à vue, pour « ce qu’il a fait à Carole », une affaire dont les détails nous sont révélés par bribes, au fur et à mesure de la narration, par flash-back lors de ses entretiens avec les deux inspecteurs qui le cuisinent. L’enquête dévoile l’histoire de ce clochard philosophe et névrosé, moderne Robinson échoué sur un îlot de solitude, perdu au milieu de la foule.

© Dargaud

Entre Céline pour la description de l’humaine misère et Harry Crews pour l’univers des freaks, Manu Larcenet nous plonge dans le monde des paumés, des punks à chiens, des SDF, des clochards, des marginaux, des démolis par la vie, cour des miracles aux marges de la société.
Le personnage principal est à la fois insupportable, voire écœurant, inquiétant parfois, et en même temps profondément touchant. Polza est en quête du « blast », sorte d’ivresse métaphysique altérant la perception du monde. Son désir de retrouver l’animalité de l’homme, sa sauvagerie primitive, en phase avec la nature et loin de la civilisation, résonne étonnamment. Quant au désespoir qui émane de Polza, il est proprement bouleversant. Comment ne pas éprouver de la pitié pour un homme capable de se lacérer le ventre à coups de cutter ?
Dure, âpre, cette BD est parfois éprouvante. Il arrive que les frères humains se montrent abominables : une rencontre avec des inconnus de passage peut s’achever par un viol collectif avec tabassage en règle, assorti d’actes de barbarie. « L’homme est un loup pour l’homme », écrivait le philosophe romain sur son cartable US quand il était petit…

© Dargaud

Visuellement, Blast constitue un second choc. Les personnages de Manu Larcenet font penser aux caricatures de Daumier, avec des trognes marquées, quasi animales. L’encrage appuyé rend toute la noirceur de l’épopée de Polza, véritable voyage au bout de la nuit. De temps à autre, des touches de couleur illuminent les planches, notamment pour les expériences de « blast » de Polza, retranscrites de façon pour le moins originale par des dessins d’enfants. L’ensemble est tout simplement magnifique.

Cette BD magistrale se déploie sur 3 tomes : Grasse carcasse (2009), L’Apocalypse selon saint Jacky (2011) et La Tête la première (2012). Un quatrième est prévu pour clore le récit. Soit 600 pages bien tassées (800 à terme), à haute densité, qui frappent le lecteur de plein fouet, lui déchirent l’amygdale du cerveau et chahutent ses mirettes.

Longue vie au Triangle !

mardi 12 mars 2013

Dylan Dog : le Grand Guignol milanais


Bravissimo ! Les éditions Panini entreprennent de publier en français Dylan Dog, série horrifico-fantastique monstrueusement populaire en Italie. Avis aux amateurs de Giallo et d’univers surréaliste… Cramponne-toi au wagon du train fantôme, ami lecteur, ça va saigner.

© Sergio Bonelli Editore

Dylan Dog est né en octobre 1986, sous la plume du scénariste Tiziano Sclavi, qui imagine ce personnage de détective du surnaturel, britannique de surcroît. Avec une constance qui frise la monomanie, l’auteur puise dans tout ce que l’univers du fantastique horrifique compte de référence : serial killers surgissant des slashers hollywoodiens, monstres littéraire (Frankenstein, Dracula, Dr. Jekill etc.), spectres gothiques, antiques momies ressuscitées, sorcières grimaçantes, démons grotesques, zombies putréfiés, adeptes de cultes satanique, univers parallèles et j’en passe. Les histoires sont souvent bâties sur une trame semblable : un client (souvent une gente donzelle) fait appel au détective pour résoudre un mystère bien sanglant comportant un aspect surnaturel propre à décourager la police. Et notre héros au physique de jeune premier de résoudre ledit mystère (ou pas), tout en acceptant comme une évidence les phénomènes étranges susmentionnés.

© Sergio Bonelli Editore

Cette BD populaire, en noir et blanc, vendue en kiosque, dont le rythme de parution est d’un numéro de près de 100 pages par mois, impose un certain nombre de contraintes : les personnages principaux sont donc des archétypes, faciles à dessiner par les différents dessinateurs qui se relaient sur la série. Le personnage de Dylan Dog est ainsi invariablement vêtu d’une veste noire, d’une chemise rouge, d’un jean et d’une paire de Clarks, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Ses traits sont inspirés de ceux de l’acteur Ruper Everett. Par un amusant jeu de miroirs, ce dernier incarna d’ailleurs Francesco Dellamorte, personnage ressemblant fort à celui de Dylan Dog, dans le film Dellamorte, Dellamore (1994), lui-même tiré d’un roman de Tiziano Sclavi. Dylan Dog est affublé d’un invraisemblable assistant : Groucho, sosie de Groucho Marx et doté du même sens de l’humour. L’inspecteur Bloch, éternellement à quelques mois de la retraite, incarne le flic blasé, revenu de tout et effondré par la bêtise crasse de ses subalternes etc.

© Sergio Bonelli Editore

Dans la tradition des Gialli baroques et un tantinet sadiques des illustres parrains que sont Dario Argento ou Mario Bava, chaque aventure est l’occasion d’un singulier cocktail, mélangeant quelques centilitres de meurtres sanguinolents avec cris de jeunes femmes éperdues d’horreur, un soupçon de surréalisme, un doigt d’humour noir flegmatique, une larme de romantisme sombre, le tout allongé d’une bonne rasade de fantastique. J’ai un souvenir ému de ma lecture du n° 24 (Il Conigli rosa uccidono / Les Lapins roses tuent). Dylan Dog y traque un lapin de dessin animé qui décime des personnalités du show business à coup d’enclumes, de gros marteaux et de bâtons de dynamite. Perchè no ?

© Sergio Bonelli Editore

Graphiquement, les albums sont assez neutres mais les dessins sont de très bonne facture. Des dizaines de dessinateurs se relaient par roulement sur la série pour assurer la parution mensuelle. Parmi eux, j’aime beaucoup le dessin sec et charbonneux d’Angelo Stano, le dessinateur du premier épisode (L’Alba dei morti viventi / L’Aube des morts vivants) puis par la suite d’une dizaine d’autres et de toutes les couvertures depuis 1990. Certaines grandes figures de la BD italienne, tel Attilio Micheluzzi, se sont prêtées au jeu et ont dessiné « leur » album de Dylan Dog (Gli Orrori di Altroquando).

© Sergio Bonelli Editore

En Italie, Dylan Dog est un véritable phénomène éditorial. En mars 2013, la série en est à son 319e numéro. Tous les mois, des centaines de milliers de fans transalpins se ruent chez leur kiosquiste pour acheter le nouveau numéro ou les multiples réimpressions d’épisodes anciens, et ce pour la plus grande joie de l’éditeur milanais Sergio Bonelli. Étrangement, en France, la série n’a guère rencontré de succès, malgré les tentatives de publication de deux éditeurs (Glénat en 1993-1994 et Hors collection en 2000-2001). Y aurait-il une obscure malédiction sur notre héros ? Gageons qu'elle sera vite levée et que cette nouvelle tentative sera couronnée de succès.

© Sergio Bonelli Editore

Longue vie au Triangle !

mardi 5 mars 2013

Batman, Arkham Asylum : éloge de la folie


D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours apprécié le personnage de Batman. Son côté sombre, un peu inquiétant, ainsi que la galerie de personnages surréalistes et vaguement angoissants qu’il combat me fascinent depuis que je suis môme. De là à dire que j’étais un enfant tourmenté… Quoi qu’il en soit, au début des années 1990, alors que la figure super-héroïque était profondément renouvelée par de nouveaux auteurs, la lecture d’Arkham Asylum, A Serious House on Serious Earth m’a fait l’effet d’une lobotomie transorbitale au pic à glace administrée par le bon Dr Freeman.

© DC Comics, 2005
Couverture de la réédition pour les 15 ans de l'album.

Batman, le justicier masqué de Gotham City, est une fois de plus appelé à la rescousse. Les fous ont pris le contrôle de l’asile Elisabeth Arkham pour criminels malades mentaux. C’est dans ce bâtiment que l’on enferme la fine fleur des psychopathes criminels qu’affronte habituellement notre héros : le Joker, Killer Croc, l’Épouvantail, Harvey « Two-Face » Dent, le Chapelier fou, Clayface etc. Menaçant le personnel retenu en otage d’énucléation et autres effroyableries, les détenus exigent que Batman se livre à eux. Pour notre héros masqué, lui-même passablement ébranlé par le trauma originel que constitue la mort de ses parents, un inquiétant jeu du chat et de la souris s’organise dans les tréfonds de la sombre bâtisse.
Le premier coup de génie de cette BD est de présenter de manière fort rationnelle tous ces personnages hauts en couleurs. Fini les pittoresques et un peu ridicules méchants excentriques ! Les super-vilains sont en fait des fous, dangereux certes, mais qu’il convient de soigner. Ou du moins d’essayer… Tout le talent des auteurs est d’avoir rendu les cinglés vraiment cinglés et carrément effrayants.
Le second coup de maître est d’avoir fait tourner l’album, moins autour de la figure classique du super-héros Batman, que du sinistre asile. Car l’asile d’Arkham, ce bâtiment, au nom tout lovecraftien, à mi-chemin entre l’hôtel Overlook et la maison de Psychose, recèle de biens noirs secrets. Et quelle belle métaphore de l'exploration psychanalytique que l'errance dans un antique manoir aux multiples passages dérobés et pièces cachées... 

© DC Comics, 1990

Sorti en 1989 chez DC Comics, Arkham Asylum est scénarisé par Grant Morrison et dessiné par Dave McKean. En France, l'album sort sous le titre Les Fous d'Arkham ou L'Asile d'Arkham, selon les éditions. Ce one shot est alors emblématique de l’évolution du comic américain. Puisant dans son riche patrimoine, de jeunes auteurs peuvent désormais proposer des sujets plus matures et des traitements graphiques originaux. Graphiquement justement, la BD est un électrochoc visuel. McKean utilise des techniques variées, parfois sur une même planche : dessin à la mine graphite, dessin en couleur, peinture, collages, photo etc. Les cadrages sont complètement explosés dans la page. Certaines cases sont agencées sur des fonds de matières. L’ensemble donne l’impression d’un pêle-mêle baroque aux tonalités macabres. Autant dire que cela colle assez parfaitement avec l’atmosphère d’une maison de fous et invite le lecteur à un voyage dans les abîmes de la folie…

Sans ambages, ami lecteur, cet album est pour le moins singulier. Si tu aimes les histoires de super-héros droits dans leurs bottes mais cachant une fêlure secrète, tu aimeras certainement. Si tu aimes les histoires gothiques et oppressantes, tu aimeras sûrement. Si tu aimes les œuvres graphiques riches et audacieuses, tu aimeras forcément. Si tu aimes les histoires de petits lutins bleus qui gambadent dans de vertes prairies… heu… il est possible que tu n’aimes pas.

Longue vie au Triangle !

lundi 25 février 2013

La Conquête de Mars : vers l’Infini et au-delà !


Achtung ! Achtung ! Avis à tous les complotistes, les paranoïaques qui ne se soignent pas et les amoureux de l’histoire aussi secrète que parallèle. On nous cache tout, on ne nous dit rien. Les dirigeants nazis ne sont pas morts dans les ruines de Berlin. Ils ont en fait quitté la Terre avec quelques centaines de fidèles à bord de la fusée secrète V3 et colonisé Mars.

© Grégory Jarry, Otto T. et éditions FLBLB

C’est en substance l’improbable et « kolossale » intrigue de La Conquête de Mars de Grégory Jarry et Otto T. Paru en deux tomes aux éditions FLBLB (2008), cette BD est une pépite d’humour caustique et délirant, mélangeant habilement Histoire, anticipation hénaurme et sérieuse déconnade. Les deux compères n’en sont pas à leur première collaboration puisqu’ils sont aussi les auteurs des désopilants Petite Histoire des colonies française et Petite Histoire du grand Texas (euh Tejas), parus également aux éditions FLBLB, maison d’édition dont ils sont accessoirement les co-créateurs. Tu remarqueras, ami lecteur, la forme séduisante de ces élégants petits ouvrages en bichromie noir et rouge au format à l’italienne. Le texte y chapeaute les illustrations, donnant aux deux larrons l’occasion de se livrer à de savoureux décalages entre texte et image. Le dessin d’Otto T. (de son vrai nom Thomas Dupuis, cela sonne moins bien, écrit en lettres gothiques) est à la fois simple, presque caricatural, sympathiquement rond et terriblement expressif. Chapeau, l’artiste !

© Grégory Jarry, Otto T. et éditions FLBLB

Conçu comme un récit choral, chaque chapitre donne l’occasion à un narrateur (Albert Speer, Wernher von Braun, Leni Riefenstahl, Makélélé Chow etc.) de raconter son histoire qui constitue une partie du récit général. Si les nazis en prennent (gentiment) pour leur grade (Eva Braun devient hystérique à l’idée d’être accouchée par Herr Doktor Mengele, Leni Riefenstahl passe son temps à faire creuser des tranchées pour pouvoir filmer ses fameuses contre-plongées héroïques, le petit-fils du Führer se nomme fort germaniquement Bertrand Hitler etc.), les auteurs brocardent aussi allègrement mondialisation, multinationales et superpuissance américaine. Extravagante, pétillante et totalement farfelue, pleine de clins d’œil, cette BD est tout simplement réjouissante. Ach ! J’adore !

Longue vie au Triangle !