jeudi 23 mars 2017

Corto Maltese 13 : faux et usage de faux

Rhaaaaaaaa ! Le sacrilège ! L’outrage ! Le blasphème ! La honte ! De cupides ayants-droits acoquinés à un éditeur avide et peu scrupuleux exhument de la tombe l’envoûtant Corto Maltese pour un treizième album probablement plus motivé par l’appât du gain que par l’amour du Neuvième Art. Si le résultat est plutôt joli, avouons-le, le procédé est franchement abject.

© Casterman

Les yeux dans les yeux je te le confesse, cher et estimé lecteur, je n’ai pas lu ce treizième opus des tribulations du célèbre marin maltais. Si j’ai épluché cet album avec soin, je n’ai pas accompli l’irréparable et l’ai sagement reposé, ayant l’impression de commettre une véritable profanation. Pourtant, je le concède, le travail du dessinateur, l’espagnol Rubén Pellejero, est vraiment agréable. Les zélotes les plus farouches se livreront sans doute à une analyse minutieuse, pointant ici où là quelques inexactitudes ou maladresse. Mais il n’en reste pas moins que l’exercice formel est plutôt réussi.

© Casterman

Non, ce qui me me fait vomir et me révulse, c’est ce procédé de convoquer de manière impérieuse les mânes du génialissime Hugo Pratt (1927-1995) et de ressusciter la figure de Corto, l’un des plus emblématiques héros de papier. À l’heure ou la bande dessinée accède enfin à un statut d’art à part entière, comment peut-on ? Si les héritiers de Picasso sont sans vergogne lorsqu'il s'agit de garantir leur train de vie, force est de constater qu’ils n’ont pas encore osé adouber un sbire pour continuer l’œuvre de leur aïeul. Hormis de bassement mercantiles préoccupations, quel était donc l’intérêt de donner une suite à l’œuvre de Pratt sans Pratt ? Quel mépris pour l'œuvre de l'un des plus importants artistes de BD du XXe siècle (lire la chronique de Fort Wheeling) ! Plus que tout, cela souligne la frilosité et l’absence de vision de bien des grands éditeurs de BD actuels, incapables de se renouveler, courant derrière leur gloire passée plutôt que de dénicher de nouveaux talents. Le lecteur bédéphile restera par ailleurs songeur devant le succès de librairie moutonnier de ce treizième Corto, soutenu par une promotion menée au canon de 75.

Si les ayants-droits peuvent légitimement assurer la pérennité d’une œuvre et la faire vivre par le biais de rééditions, d’expositions ou, parfois, d’heureuses exhumations d’inédits, leur rôle est avant tout d’assurer l’intégrité de cette œuvre, et non de se contenter d’encaisser les dividendes d’une création dont ils ne sont que les héritiers (sur ce point, il semble d’ailleurs que les enfants de Pratt aient été coiffés au poteau par une ancienne collaboratrice du maître qui s’est érigée en gardienne du temple). Quant à l’éditeur, plutôt que de mettre en place de véritables opérations de contrefaçon, son rôle est aussi de soutenir la création. À cet égard, une manière d’offrir une nouvelle vie à l’œuvre de Pratt aurait pu être de proposer à des auteurs de livrer leur vision de Corto plutôt qu’une imitation « à la manière de ». J’ai ainsi en mémoire quelques planches de Vittorio Giardino qui, sans imiter le maestro et avec son style propre, livra voici une vingtaine d’années, dans un recueil en hommage à Corto, sa version de la mort du marin, durant la guerre d’Espagne comme l’avait laissé entendre Pratt lui-même.

Bref, tu l’auras compris, estimé lecteur, passé le premier élan de curiosité, si tu es sensible au charme romantique du beau Corto et à la poésie qui se dégage de ses aventures, il me paraît urgent de relire les albums originaux.

Longue vie au Triangle !

dimanche 13 septembre 2015

La Cité des chiens : le côté obscur

Divine surprise que cet album de Dark Fantasy, La Cité des chiens, paru chez Akileos au printemps dernier. Scénarisée par Yohan Radomski et magistralement mis en image par le jeune prodige polonais Jakub Rebelka, cette terrible histoire de vengeance comblera les fanatiques de Fantasy médiévale, les amateurs de tragédies shakespeariennes, les esthètes de la BD et les Game-of-Thronesophiles frénétiques.


© Éditions Akileos

Rien de tel qu’un bon méchant pour faire une bonne histoire. En l’occurrence Volas, le seigneur de la cité des chiens, est un cas d'école : meurtres, viols, trahisons, inceste, l’homme ne recule devant rien pour cocher toutes les cases de la To Do List de la parfaite crapule. Ainsi, après avoir étranglé son prédécesseur, égorgé son beau-frère et décapité sa femme, Volas s’unit à sa sœur, lorgnant sur Enora, la fille de celle-ci. Horrifiée, la jeune femme s’enfuit et engage les ruffians de la Confrérie de l’Île des Pendus pour assassiner son oncle et briser son hégémonie sur le monde des cités. Mais pourra-t-elle arrêter celui qui s'est donné à l'Ombre ? Démarrage en trombe que ce premier tome d’une série prévue en deux volumes qui conjugue admirablement légendes fantastiques, imagerie médiévale et noirceur de l’âme humaine.

Le bédéphile éclairé amateur de graphismes soignés s’extasiera de ce conte maléfique superbement illustrée par un jeune artiste polonais qui signe là un coup de maître. Admirablement lisible, le trait de Rebelka rappelle les magnifiques illustrations Art Nouveau d’Aubrey Beardsley (notamment les motifs des vêtements des personnages) ou les dessins chamarrés du grand illustrateur russe Ivan Bilibine, mais dans une version plus sombre il est vrai. Plus proche de nous, son dessin fait parfois penser à Mike Mignola, dans une variante plus assagie toutefois. La colorisation soignée utilise une palette de couleurs originales : vert glauque, gris taupe, violet d’évêque, brun fauve renforçant l’atmosphère ténébreuse de l’histoire.

Splendide et vénéneux, cet album de toute beauté est aussi spectaculaire qu’une charge des hussards ailés de Jean Sobieski sur les pentes du Kahlenberg.

Longue vie au Triangle !

vendredi 4 septembre 2015

Tyler Cross t. 2 Angola : les portes du pénitencier

Back to black ! Tyler Cross, le héros créé par Fabien Nury (scénario) et Brüno (dessin) est de retour pour un nouvel album sis dans ce haut-lieu de l’humanité qu’est le Louisiana State Penitentiary aka la ferme prison d’Angola. Après le Texas, ça va saigner sur les rives boueuses et putrides du Mississippi.

© Dargaud 2015

Fort du succès du premier album Tyler Cross en 2013 (lire la chronique de Tyler Cross), Nury et Brüno nous concoctent un nouveau polar hard boiled âpre et froid comme la mort, digne des thrillers désabusés des années 1950.

Couverture de l'édition spéciale, en noir et blanc,
agrémentée d'une fin alternative non retenue par les auteurs.
© Dargaud 2015

Revoici donc cette crapule impassible de Tyler Cross. Victime d’une méchante entourloupe de la part de son commanditaire lors d’un braquage, il écope de 20 ans au pénitencier d’Angola. Entre les gardiens sadiques, les molosses féroces, les Italiens qui ont mis un contrat sur sa tête et le climat délétère, autant dire que le séjour ne va pas être de tout repos. Une seule solution : se faire la belle, s’esbigner, se carapater, mettre les voiles, prendre la tangente. Mais comment s’évader du pénitencier d’où l’on ne s’évade pas, si ce n’est les pieds devant ? Cela dit, outre les diverses raisons susnommées, lorsque l’on est un homme de principe comme Tyler Cross, la vengeance constitue une excellente motivation…

Le dessin clair et affûté de Brüno est toujours aussi redoutablement efficace. Cadrages panoramiques, gros plans, champs et contrechamps rythment la narration en lui conférant un aspect cinématographique diablement percutant. De plus, la colorisation multiplie les fonds unis qui renforcent puissamment le dessin des personnages. Du grand Neuvième Art !

Un thriller poisseux comme le climat des bayous de Louisiane, à lire impérativement sous peine de finir 6 pieds sous terre.

Longue vie au Triangle !

mardi 25 août 2015

Skraeling t. 3 : Götterdämmerung

Fin de partie dans le sang, la sueur et les larmes pour Skraeling, l’explosive BD du scénariste Thierry Lamy et du dessinateur Damien Venzi chez Ankama. Débutée en 2011, la série s’achève avec la parution du 3e tome. Passée un peu inaperçue dans le véritable tir de barrage d’albums qui saturent les étals des libraires chaque mois, cette sombre série d’anticipation dystopique est pourtant aussi détonante qu'un baril de TNT.

© Ankama Éditions 2015

Le lecteur curieux ne manquera pas de se jeter sur la modeste chronique consacrée par votre serviteur aux deux premiers tomes avec la célérité du Stuka piquant sur une colonne de fantassins évoluant en rase campagne (lire ici la chronique de Skraeling tomes 1 et 2).

Avec ce dernier tome, L’Éveil du loup, nous retrouvons le WeltRaum, grisâtre dictature archétypale des régimes fascistes. Köstler le chien de guerre, l’hilote racialement impur, a gagné par le fer et le sang sa place dans la troupe d’élite du régime. Entre manipulations obscures, révoltes sanglantes et répression féroce, quel destin l’attend ? Sera-t-il broyé par les rouages de l’impitoyable dictature ou au contraire sera-t-il le grain de sable qui paralysera cette implacable machine totalitaire ?

Hyperréaliste, l’univers graphique de Damien Venzi est toujours aussi crépusculaire et oppressant. Ses décors enténébrés empruntant à la fois au Berlin des années de guerre et au combinat sidérurgique offrent une scène parfaite pour le final de l’histoire. Quant au travail effectué pour rendre l’univers totalitaire du WeltRaum, notamment ses affiches de propagande, il est si vraisemblable qu’on pourrait le croire sorti des bureaux de la Propagandastaffel.

Fascinante peinture d’une société totalitaire, Skraeling se révèle une série d’anticipation glaçante et effrayante à souhait. Une série à lire absolument camarades lecteurs et n’oubliez pas : Big Brother vous regarde !

Longue vie au Triangle !

mardi 18 novembre 2014

Batman, the Cult : Helter Skelter à Gotham City

Avec Batman, the Cult, Bernie Wrightson, le maître du gothique américain, nous présente une version bien à lui du chevalier noir et de ses légendaires fêlures. Entre effondrement psychologique et furie furieuse, pas de répit pour notre héros.

© DC Comics

Paru entre août et novembre 1988, Batman, the Cult est une mini-série autonome de quatre numéros, publiée par DC Comics qui réunit pour l’occasion le scénariste cosmique Jim Starlin et le génial Bernie Wrightson, prince du macabre dessiné et grand-maître de l’horreur en vignettes (lire ici la chronique des histoires de Wrightson dans Eerie et Creepy). La série est traduite en français par Comics USA en 1989 sous le titre mollasson d’Enfer blanc.

© DC Comics

En la tumultueuse ville de Gotham City, protégée par un vengeur masqué et capé que nous ne présenterons plus, un singulier homme d’église, le diacre Blackfire, ouvre un refuge pour les exclus dans le quartier le plus glauque de la ville. Parallèlement, notre croisé du crime enquête sur les meurtres sanglants de criminels qui battent ordinairement le pavé de la grande métropole. Batman découvre peu à peu que Blackfire fomente, depuis les bas-fonds de la ville, un Grand Soir des exclus de tous bords, âmes perdues avides de vengeance, prêts à suivre le premier leader charismatique venu. Surpris, Batman est capturé par l’étrange secte qui se terre dans les égouts de Gotham. Notre héros s’inclinera-t-il devant son gourou ? Et qui est vraiment le diacre Blackfire ? Un être surnaturel ? Un David Koresh apôtre de l’équarrissage pour tous ? Un Jim Jones thuriféraire du suicide collectif ? Un Raël de supermarché ?

© DC Comics

Enchaîné, drogué, torturé, brisé, mais bientôt en proie à une furie vengeresse qu’il a du mal à contrôler, le Batman de Wrightson et Starlin est assez fascinant dans le genre borderline. Évidemment, se confronter à un pseudo Charles Manson et à sa « famille » de dingues prêt à rejouer le massacre de Cielo Drive à l’échelle d’une ville peut laisser quelques traces…

© DC Comics

Graphiquement parlant, le Batman de Wrightson est tout simplement époustouflant. L’artiste dessine sa silhouette effilée et longiligne dans des cases qui ne sont pas sans rappeler les plans du cinéma expressionniste. Travaillant sur le masque noir du héros, il en allonge démesurément les oreilles de chauve-souris pour en donner une version typiquement wrightsonienne, plus inquiétante que familière. Quant à la colorisation des planches, crue et presque criarde, elle présente un indéniable charme désuet. Soooo 80 !

© DC Comics

Incontestablement, the Cult participe à la relecture du personnage de Batman entamée au cours des années 1980 sous la houlette débonnaire de pointures telles que Frank Miller ou Dave McKean (lire ici la chronique de Batman, Arkham Asylum) pour en faire un personnage toujours plus sombre et torturé. Alors, fidèle lecteur, tu sais ce qu’il te reste à faire : enferme-toi dans ta cave avec ton fusil à pompe et cette pile de vieux comics en attendant l’Apocalypse.

Longue vie au Triangle !

mardi 11 novembre 2014

Little Tulip : épaule tatoo

Retour de flamme pour le tandem Jerome Charyn et François Boucq qui signe, 25 ans après le génialissime thriller d’espionnage Bouche du diable, un nouvel album : Little Tulip aux Éditions du Lombard. Go East young men ! Cap sur l’URSS du Petit Père des peuples, ses goulags sibériens, sa confrérie des voleurs aux tatouages incroyables.

© Boucq / Charyn / Éditions du Lombard

Le romancier américain Jerome Charyn livre un scénario picaresque dont il a le secret. Dans le New York des années 1970, Paul, un jeune tatoueur d’origine russe, virtuose du dessin, brosse aussi des portraits robots pour le NYPD. Ce dernier a fort à faire avec les agissements criminels du Bad Santa, un tueur en série qui viole et égorge ses victimes. Ces meurtres bestiaux entrent en résonance avec l’enfance sauvage de Paul qui se dévoile par flash-back.
Fils d’américains idéalistes émigrés en URSS, Paul aka Pavel est âgé de sept ans lorsque ses parents sont arrêtés et envoyés au goulag. Dans la glorieuse patrie des travailleurs socialistes, ceux qui n’était pas avec le régime étaient contre lui, mais ceux qui étaient avec lui restaient tout de même suspects, on n’est jamais trop prudent…
Pour l’enfant, cette plongée brutale dans le goulag de la Kolyma, est l’occasion de découvrir les températures polaires, les gardiens sadiques, les blanches forêts parsemées de fosses communes et le monde des criminels des camps, les vory v zakone, « voleurs dans la loi ». Caste de meurtriers endurcis, aristocrates du crime, les membres de la mafia russe vivent, tuent et meurent selon des règles strictes et cruelles. Sur leur corps, des tatouages symboliques narrent à qui sait les lires leurs exploits selon un langage codifié et secret. Fasciné, l’enfant observe, apprend et devient un fauve parmi les fauves. Mais c’est son don pour le dessin qui va faire de lui une figure clé du clan, le maître tatoueur.

La Mère Russie dépeinte par Charyn est un pays fascinant, dur, sauvage et exotique, peuplé d’ogres et de monstres. Little Tulip n’est pas qu’un thriller policier mais aussi un récit d’apprentissage. Féroce et grandguignolesque parfois il est vrai… Ainsi, la scène ou Pavel se tatoue lui-même pour la première fois avec la main tranchée de son père et le sang de son maître est assez remarquable.

Vétéran de la Grande Guerre patriotique du dessin, le Lillois François Boucq fait, une fois de plus, des merveilles (lire la chronique du western Bouncer). Ses personnages ont des trognes, animales, effrayantes, presque caricaturales et pourtant très réalistes. Son dessin précis et expressif brille comme les étoiles de verre rouge qui ornent les bulbes du Kremlin. Kharacho !

Une belle réussite, à lire d’urgence, camarades lecteurs. Les bédéphiles contrevenants, les bouquineurs ennemis du peuple et autres asociaux du Neuvième Art qui ne s’exécuteront pas seront déportés séance tenante.

Longue vie au Triangle !

lundi 30 juin 2014

Shock Suspenstories : plus dure sera la chute

Gasp ! Choke ! Les éditions Akileos rééditent les épisodes de Shock Suspenstories de l’éditeur américain EC comics. Soixante ans après leur parution, ces histoires renversantes, percutantes comme des balles dum-dum, n’ont rien perdu de leur noirceur et de leur cruauté.


 Lancé en février 1952, Shock Suspenstories est initialement une sorte de revue-échantillon du savoir-faire maison EC Comics : chaque numéro rassemble une histoire d’horreur, une histoire de guerre, une histoire criminelle et une histoire de science-fiction afin de satisfaire les fans transis, amateurs des publications EC Comics Tales from the Crypt, Frontline Combat, Two Fisted Tales, Crime Suspenstories (lire ici la chronique de Crime Suspenstories) et autres Weird Science. Le point commun de chacune de ces histoires est un dénouement choc, qui cloue le lecteur dans son fauteuil aussi sûrement qu’un uppercut de Sugar Ray Robinson.


 Rapidement, les éditeurs supprimeront les histoires de SF, d’horreur et de guerre, pour ne conserver que les histoires criminelles, teintées de questions de société. Drogue, racisme, violences policières, lynchages, agressions sexuelles, antisémitisme, sont abordés par ces illustrés qui n’hésitent pas à dépeindre la face cachée de l’Amérique des Fifties. Et le tableau des édifiant… Klansmen, vigilante sanguinaires, meurtriers, policiers corrompus, junkies parricides défilent dans chaque numéro, au gré de l’imagination fertile et déviante des scénaristes Bill Gaines et Al Feldstein.


 Certaines histoires sont à la limite du soutenable, comme celle de ce malfrat qui, après un hold-up minable, tue le flic qui vient de l’arrêter, puis entreprend de fuir à travers le désert menotté au cadavre du représentant de la loi. Jusqu’au moment où les vautours s’en mêlent… (Carrion Death, Shock Suspenstories n°9, juin-juillet 1953).


 Servi par une armada de dessinateurs aussi excellents que talentueux, Shock Suspenstories rassemble la fine fleur de la BD américaine des années 1950 : Graham « Ghatsly » Ingels (1915-1991) au dessin gothico-expressionniste ; Jack Kamen (1920-2008) et ses vamps froides, si froides ; le fabuleux Jack Davis ; le non moins fabuleux Wallace Wood (1927-1981) ; Frank Frazetta (1928-2010) au trait digne de la Renaissance italienne ; le sombrissime Joe Orlando (1927-1998) etc. Chaque histoire, chaque page, chaque case est un véritable régal pour le bédéphile.


 Garde ton sang-froid, ami lecteur, cale-toi bien dans ta chaise électrique et branche le courant avec ces histoires à haute tension dans la grande tradition EC Comics.


 Longue vie au Triangle !

jeudi 20 mars 2014

Peter Pank : Punkiland über alles

Avis aux Iroquois à cheveux verts et à tous les petits agités ! Près de 30 ans après sa sortie, l’éditeur Rackham réédite Peter Pank, la relecture punk joyeusement déjantée de Peter Pan par le Catalan Max. ¡ Joder ! ¡ Qué bien !

© 2014 Rackham

En 1979, dans l’Espagne post-franquiste en pleine ébullition, Francesc Capdevila alias Max, participe à la création de la revue de BD El Vibora, sorte d’Écho des Savanes ibère, dans laquelle seront publiées aussi bien des productions locales que des traductions étrangères (Pétillon, Charles Burns, Liberatore etc.). En 1983, il y crée le personnage de Peter Pank, un punk à crête, bagarreur, râleur, vindicatif et lubrique. Lorgnant franchement sur le dessin animé de Walt Disney, il s’amuse à le déconstruire minutieusement : Peter Pan est ce qu'il est, c'est-à-dire une raclure ; les enfants perdus sont des punks sniffeurs de colle ; le capitaine Crochet devient le capitaine Toupet et ses pirates des rockers aficionados de Buddy Holly ; les sirènes sont des nymphomanes dominatrices ; les Indiens sont des hippies fumeurs de joints ; Clochette devient  Klochette, porte bas résille destroy et ceinture à clous. Ce bordélique élan de joyeuse subversion fait penser à Disneyland Memorial Orgy, le fameux dessin de Wally Wood présentant une version assez peu orthodoxe de l’univers Disney.

© Henri Veyrier Artefact 1985
Amusant détail : Max signe alors Alphamax pour se distinguer d'un autre auteur du même nom.

En 1988 et 1990, Max récidive avec deux autres albums toujours aussi foutraques, mêlant cultures urbaines underground et mauvais esprit. Dans le premier, Le Lycanthropunk (initialement paru en France sous le titre Ci-gît Peter Pank), un machiavélique génie du mal gothique envoie Peter Pank éliminer un vampire écossais. Dans le second, Pankdinista, notre héros prend le maquis pour lutter contre d’affreux capitalistes qui tentent d’asservir aux lois du marché la libertaire île de Punkiland. Skinheads écossais, savant fou soviétique, détrousseurs de cadavres, ébouriffés sortis du mythique club The Batcave, skateurs volants se croisent dans le désordre le plus total.

© Éditions Albin Michel SA 1988

Si le dessin ligne claire de Max est très agréable, la netteté du trait peut surprendre au premier abord, pour une BD à la punkitude assumée. Effectivement, nous sommes loin de l’esthétique brouillonne des fanzines. Pourtant, le contraste entre un dessin ultra lisible et un univers complètement cintré crée un plaisant décalage. D’autant que l’utilisation de couleurs franches et pétantes, somme toute très années 1980, est un véritable régal pour l’œil.

À l’heure où le punk entre au musée, où des groupes mythiques se reforment pour de pathétiques mais rémunératrices performances, un vent rebelle de déconnade souffle sur le Neuvième Art. Punk’s not dead ?

Longue vie au Triangle !

mercredi 19 février 2014

Ragemoor : le temps des châteaux morts

Un nouvel album de Richard Corben ! Qu’on allume les brasiers ! Qu’on empile les crânes des vaincus sur les tours du silence ! Que les victimes sacrificielles s’avancent et que les tambours retentissent pour célébrer par de barbares réjouissances cet événement.

© 2014 Éditions Çà et Là et 360 Média Perspective

Paru aux États-Unis chez Dark Horse en 2012, Ragemoor est publié en France sous le label Delirium des éditions Çà et Là. Fidèle à ses amours (nécrophiles), Corben et son complice scénariste, Jan Strnad, racontent une histoire d’horreur gothique allègrement inspirée des univers fantastiques d’H.-P. Lovecraft et d’Edgar Allan Poe. Depuis des siècles, Ragemoor Castle se dresse sur un piton rocheux battu par les vents, bâti sur le sanctuaire oublié d’un culte païen aussi sanglant qu’effroyable. Pour l’heure, la forteresse est occupée par le jeune Lord Herbert, par son dément de père, et par l’impassible serviteur, Bodrick. Surgissent alors de bien peu scrupuleux « parents », déterminés à mettre la main sur l’héritage familial. Mais les deux larrons vont découvrir pour leur plus grand malheur quelles antiques malédictions pèsent sur la forteresse.

Horreurs abyssales, créatures séculaires, passages dérobés, cryptes secrètes et corridors sans fin : rien ne manque à ce petit manuel du castel gothique selon Corben. Parcouru de délicieux frissons de frayeur, le bédéphile, ne peut s’empêcher de penser aux films d’épouvante de la Hammer. Ne manquent plus que les partitions endiablées d’orgue et les rires démoniaques. Pourtant, dans cet univers de démence effarée et grandiloquente, Corben conserve une pointe de distance ironique, notamment grâce au dessin des physiques presque grotesques de ses personnages. Ce décalage entre réalisme fantastique et outrance baroque est une des caractéristiques du style inimitable du dessinateur. Toujours aussi efficace, notre prince de l’underground américain n’a rien perdu de son énergie. Noir et enfiévré, son nouvel album ravira les fanatiques du maître dont je suis (lire la chronique de Den, pièce maîtresse de l’œuvre de Corben), mais constitue aussi une initiation parfaite pour les jeunes novices qui souhaitent rejoindre le culte.

Longue vie au Triangle !

jeudi 6 février 2014

Pornopia : X-Filles

Le dessinateur Brüno s’intéresse au sexe des anges du X. Dieu que c’est beau ! En 2012, Brüno avait déjà clamé dans un porte-voix son amour aux films de mauvais genre avec l’ébouriffant Lorna (lire la chronique de Lorna). Il récidive aujourd’hui et enfonce le clou (si je puis dire) en consacrant un album entier aux films X : Pornopia (Glénat). Mâtin, quel album !

© 2014 Glénat

Dans cet élégant ouvrage de format carré, le dessinateur livre pas moins de 154 illustrations en pleine page (155 si l’on ajoute celle de couverture), sans une once de dialogue ou de scénario. Autant d’instantanés que l’on croirait tirés d’une pornothèque idéale, composant une sorte de panorama du genre. Évidemment, l’absence de scénario pourra gêner quelques lecteurs chagrins. Ils reconnaîtront toutefois que l’industrie du cinéma pornographique ne brille ni par la qualité de ses scénarios ni par la profondeur de ses dialogues. Brüno nous épargne donc les livreurs serviables, les ménagères en détresse et les étudiantes coquines. Toutefois notre auteur s’est manifestement appuyé sur une documentation solide et rigoureuse ! Seule, à deux, à trois ou à dix ; sur un lit, sur la moquette, sur le sable ou dans la pampa ; tendrement, salement ou sauvagement, les starlettes et les étalons de papier s’en donnent à cœur joie. Le sexe y est explicite et cet album n’est pas à mettre entre toutes les mains. Te voici prévenu, ami lecteur.

Ainsi qu’il l’expose dans la brève quatrième de couverture, Brüno entend offrir au lecteur, transformé en voyeur, la « perfection pornographique ». Celui-ci plonge dans un véritable kaléidoscope de scènes de sexe parfaites, puisqu’à la différence du film ou de la photo, le dessinateur peut atteindre l’image idéale. Gommant toutes les imperfections de la réalité, choisissant ses cadrages, jouant avec les ombres, il dessine LA scène absolue pour ses créatures de papier elles-mêmes parfaites. C’est la formidable supériorité du Neuvième Art. À l’exception de deux planches présentant des objets… euh… contondants, qui me paraissent un peu incongrues, l’ensemble est délicieusement vertigineux.

Le trait stylisé, net et clair de Brüno est joliment mis en relief par une splendide bichromie bleue. Peut-être faut-il y voir une allusion au terme Blue Movie employé par nos amis d’Outre-Manche, autrement plus élégant et poétique que notre clinique appellation de « film porno ».

Signalons aux esprits curieux et pressés que Brüno a mis en ligne un certain nombre de ses dessins sur le site http://bruno-pornopia.blogspot.fr/. Le bédéphile averti préférera sans aucun doute l'expérience du papier. Et quelle expérience !

Longue vie au Triangle !

mercredi 29 janvier 2014

Les états sauvages d’Alex Barbier

Tel un inquiétant astre noir, l’œuvre d’Alex Barbier est un pur OBNI (objet bédéphilique non identifié). Âpres, vénéneux et fascinants, les trois albums de la série Lettres au maire de V. (Lettres au maire de V., Autoportrait du vampire d’en face et Pornographie d’une ville) subjugueront certainement le bédéphile audacieux, tout en agaçant peut être certains lecteurs.

© 1998 Fréon

Disons-le tout net, l’univers poisseux de Barbier est fou, malade, troublant, voire éprouvant. Par des lettres anonymes adressées au maire d’une petite ville, pointant les agissements d’un loup garou dévorant ses victimes après leur avoir fait subir un sort pire que la mort, puis ceux de vampires assoiffés de sang et de stupre ou par les confessions homoérotiques d’un jeune garçon, élève de quatrième 4 du lycée de garçons de V., l’auteur nous plonge dans l’univers paranoïaque et étouffant de la ville de V. Quelle est cette mystérieuse ville de V. ? V. comme Vichy – aimable cité au passé pour le moins délétère –, Vaison-la-Romaine, Valence, Vesoul, Vitrolles, Valenciennes ? Ou tout simplement V. comme Ville ? Nul ne le sait, si ce n’est l’auteur. Une chose est sûre, cette petite ville de province est si tranquille qu’elle ne peut que cacher de bien sombres secrets… Et quels secrets !

© 2000 Fréon

Le lecteur est littéralement stupéfié par ce monde de folie ou de mauvais rêve éveillé. L’utilisation de la couleur directe par l’artiste crée un véritable choc visuel. Crues, brutales, charnelles, les planches de Barbier cognent le lecteur aux tripes. Superbes, certaines cases font penser aux toiles de Francis Bacon ou Lucian Freud.

© 2006 Frémok

Enfin, le sexe irradie des pages de Barbier. Mais il ne s’agit pas d’un érotisme de boudoir, reposant sur un dessin soigné et raffiné. C’est d’avantage la peinture sauvage d’un érotisme primal, brutal et carnassier, d’étreintes qui s’apparentent au meurtre ou au cannibalisme, de corps qui s’offrent comme la viande sur l’étal de boucherie. C’est violent, mais c’est beau.

Longue vie au Triangle !

dimanche 15 décembre 2013

Hard Boiled : Apocalypse maintenant

Tous aux abris ! Voici revenu le temps de l’Armageddon cyberpunk. Hard Boiled, scénarisé par Frank Miller et dessiné par Geof Darrow est réédité aux éditions Delcourt. Paru aux États-Unis chez Dark Horse en 1990, ce comic de SF paranoïaque d’inspiration très « Philip K. Dickienne » est une véritable curiosité. Le bédéphile amateur de science-fiction bien déjantée, fan de Frank Miller ou tout simplement admirateur de BD hors du commun appréciera l’étrange objet à sa juste valeur.

© 2012 Guy Delcourt Productions

Le scénario démarre sur des chapeaux de roues. Nixon est un collecteur d’impôt chargé des recouvrements musclés. Après une interpellation particulièrement mouvementée, Nixon est sérieusement amoché. Il est alors soigné par Willeford Home Appliances, la multinationale qui conçoit et fabrique les robots domestiques. Des bribes d’une mémoire étrangement normale lui reviennent alors. Agent de choc ou tranquille citoyen, homme ou machine, qui est vraiment Nixon ?

© Delcourt 1990 Miller Darrow
Couverture de la première édition, en 2 tomes

L’aspect marquant de cet album vient principalement de son aspect outrancier. Excessif, ultra-violent, passant de fusillades homériques en carambolages cataclysmiques à un rythme soutenu, Hard Boiled détient sans doute le taux de mortalité le plus élevé de l’histoire du Neuvième Art et ferait passer la bataille de Verdun pour une promenade de santé. Cette démesure s’appuie sur le dessin précis et minutieux de Geof Darrow. Et là, on touche au sublime. Avec un soin maniaque, l’artiste s’attache à dessiner le plus infime bris de verre d’un pare-brise qui vole en éclats, la dernière brique d’un mur qui explose, le moindre quidam touché par une balle perdue dans une foule compacte. Comme si ce souci du détail n’était pas assez poussé, Darrow s’attache à surcharger ses cases de détails qui ajoutent aux détails. Un bras robotisé sera ainsi doublé, voir triplé ou quadruplé, mais aussi assorti d’une multitude de boulons, de clapets, de tuyaux, de petites pinces ou de baguettes pour créer une machine futuriste, certes, mais avant tout peu commune. Amateur de sobriété néo classique, passe ton chemin ! Darrow vise à l’exagération et à l’extravagance par la surcharge de son dessin, par ailleurs très net. Chaque case (parfois au format d’une double page !!!!) est ainsi l’occasion pour le lecteur de passer des heures à traquer le moindre détail dans une sorte de Où est Charlie ? trash. Car la maniaquerie du dessinateur lui permet aussi de développer son sens de la dérision en multipliant les détails moqueurs et ironiques qui perdent le lecteur dans un abîme de contemplation amusée.

© Delcourt 1992 Miller Darrow
Couverture de la première édition en 2 tomes

Hénaurme, parodique, fascinante, extrême, surprenante : Hard Boiled est une BD singulière à réserver aux têtes brûlées au cœur bien accroché. Androïdes paranoïaques et pacifistes non-violents s’abstenir…

Longue vie au Triangle !

vendredi 29 novembre 2013

Bouncer : le maudit manchot

Alors que sort de 9e tome de Bouncer, attardons-nous un peu sur ce western baroque et outrancier qui plonge allègrement le bédéphile dans les vastes espaces poudroyants du Far-West.


© 2012, Éditions Glénat

Sois prévenu, ami lecteur, ici point de pistolero au cœur pur, défenseur de la veuve et de l’orphelin à la Jerry Spring. Bouncer se déroule dans l’Ouest crasseux, sauvage et féroce, dans lequel les assassins sont légion, les juges et les shérifs sont corrompus jusqu’à la moelle, les femmes sont des putes, des garces ou des victimes. L'innocence y est une denrée rare. Scénarisée par le Chilien fou Alejandro Jodorowsky (le scénariste de L’Incal), et dessinée par François Boucq, cette série tient plus du western crépusculaire agrémenté d’un soupçon de dinguerie extravagante toute latino-américaine.


© 2013, Éditions Glénat

Les 9 tomes peuvent se subdiviser en quatre cycles qui narrent les aventures d’un pistolero manchot exerçant la noble profession de videur de saloon – d’où son surnom : Bouncer. Il faut dire que notre héros jouit d’un passif familial assez chargé. Fils d’une catin pétroleuse et fumeuse de cigare, il est affligé de deux frères aussi mauvais que des teignes. Le premier cycle (tome 1 et 2) évoque la sanglante lutte entre les trois frères pour mettre la main sur un diamant volé par leur mère et nommé (sans rire) l’œil de Caïn. C’est d’ailleurs au cours de ce que nous appellerons pudiquement une querelle familiale que le Bouncer perd son bras. Le cycle suivant (tomes 3 à 5) évoque une sombre histoire de vengeance. Le troisième (tomes 6 et 7) met le Bouncer aux prises avec une redoutable femme fatale qui tente d’accaparer toute les terres de la région. Le dernier cycle, enfin (tomes 8 et 9), envoie le Bouncer dans un terrible pénitencier perdu au milieu du désert pour traquer un assassin qui n’est autre que le fils du directeur dudit établissement.


© 2001 Les Humanoïdes associés SA

Cornaquée par un scénariste aussi démesuré qu’Alejandro Jodorowsky, la série ne pouvait être qu’excessive. Outre les obsessions mystiques de son créateur, on y retrouve un certain nombre d’éléments déjà développées dans son film mythique El Topo (1970) : quête initiatique, culte de la difformité, violence outrée… La galerie de monstres que l’on croise est proprement hallucinante : des soudards sudistes déclamant de la poésie entre deux massacres, un ogre cannibale, un tueur psychopathe arborant un fer de hache planté dans le crâne et affublé d’une chiée de gamins aussi meurtriers qu’une Gatling, des massacreurs d’Indiens, des lyncheurs, des violeurs etc. Ajoutons des freaks en pagaille : borgnes, bossus, hermaphrodites, nains et… un héros manchot. Nous avons là une vision de la Conquête de l’Ouest pour le moins singulière et éloignée des canons classiques du western. John Wayne doit s’en retourner dans sa tombe.


© 2002 Les Humanoïdes associés SA

Tel un Charles Quint du Neuvième Art, notre Jodo de scénariste semble avoir adopté la devise « Plus oultre » pour écrire ses scénarios. La tragédie shakespearienne percute le western. Mais pour autant, la part d’excès de Bouncer reste contenue et cette série conserve une solide cohérence. Certes, certains rebondissements du scénario sont parfois un peu grossiers ou faciles, mais, avec un soupçon de plaisir coupable, le bédéphile ne demande qu’à se laisser griser par le souffle de l’aventure.


© 2005 Les Humanoïdes associés SAS

Il faut avouer que le dessin de François Boucq est saisissant. Manifestement, l’artiste prend plaisir à dessiner les vastes étendues d’un Far-West de carte postale où l’on passe de manière un peu irréelle des étendues désertiques de l’Arizona aux forêts enneigées du Wyoming. Certaines cases sont de véritables écrans en Cinémascope, s’étendant sur toute la largeur de la page. Expressifs, les personnages de Boucq sont cependant toujours à deux doigts de la caricature. Entre Brueghel et Daumier, ils sont animés d’une vie extraordinaire. Magie du Neuvième Art !


© 2006 Les Humanoïdes associés SAS

Western foutraque, excessif et exalté, Bouncer, malgré ses imperfections, est une série diablement attachante.

Longue vie au Triangle !

lundi 18 novembre 2013

Iron Fist : “Enter the Dragon”

Avec Iron Fist, super-héroïque maître des arts martiaux, savourons, ami lecteur, un concentré de groovytude et de pop culture au parfum capiteux d’encens extrême-oriental multivitaminé par la trépidante et dynamique Amérique des Seventies. Encore une merveille de la Marvel !


© Marvel, 1974

Début des années 1970, la mode est aux films d’arts martiaux. Fasciné, l’Occident découvre le jeet kune do du « Petit Dragon » Bruce Lee et suit les pérégrinations dans l’Ouest de David Carradine dans la série Kung Fu. Collant à l’air du temps, le scénariste Roy Thomas et le dessinateur Gil Kane (1926-2000) créent en mai 1974 le personnage d’Iron Fist pour l’éditeur Marvel. Mais rapidement après ce coup d’éclat, aussi parfaitement exécuté qu’un poing du tigre asséné en pleine face du diabolique Fu Manchu, les deux créateurs passent la main à d’autres artistes. Si le scénario reste cohérent, force est de constater que les dessinateurs ne sont pas toujours à la hauteur.


© Marvel, 1976

La divine surprise vient alors d’Albion, avec l’arrivée sur la série de deux Britanniques, le scénariste Chris Claremont puis le dessinateur John Byrne en octobre 1975. Pendant plus de 15 numéros les deux compères se livrent à un ballet étourdissant d’aventures super-héroïques à la sauce aigre douce, exaltées par le dessin fluide, fin et précis de Byrne. Voilà de quoi enchanter le bédéphile et lui faire atteindre le Nirvana…


© Marvel, 1976

Âgé de 9 ans, le jeune Daniel Rand suit son père et sa mère dans une expédition au cœur de l’Himalaya à la recherche de la mythique cité de K’un-Lun. Victimes d’un accident de montagne, Daniel assiste au meurtre de son père, assassiné par son cupide associé, puis à la mort de sa mère. Mais il est miraculeusement sauvé par les habitants de K’un-Lun, cité céleste cachée dans un plan mystique, qui n’apparaît qu’une fois tous les dix ans. Recueilli par le maître de K’un-Lun : Yü-Ti l’Auguste Personnage de Jade, Daniel Rand entame un sévère entraînement aux arts martiaux sous la férule de Lei Kung le Tonnerre. Dix ans plus tard, au terme de son apprentissage, il affronte le seigneur dragon Shou Lao l’immortel et, victorieux, plonge le poing dans son cœur en fusion. Il devient alors Iron Fist, l’arme vivante, doté du pouvoir de Shou Lao l’immortel. Revenu à New York, Daniel Rand cherche à venger ses parents avant de mettre son puissant pouvoir au service de la justice et du bien.


© Marvel, 1976

Sur cette trame de vengeance somme toute très classique, les auteurs opèrent un improbable syncrétisme entre geste super-héroïque, arts martiaux et influences asiatiques. Dans l’écurie Marvel, le personnage d’Iron Fist est singulièrement remarquable. Masqué de jaune impérial, le torse marqué du dragon ailé Shou Lao, félin et agile, il utilise la puissance de son poing d’acier pour d’aériennes prises de kung fu qui contrastent avec les chocs frontaux des brutasses de service. Mais la série est aussi fascinante par ses mélanges détonants. Quand Shaolin rencontre Big Apple… Outre les habituels super-vilains destructeurs et autres ravageurs à la petite semaine, Iron Fist affronte ainsi toute une série de personnages hauts en couleur, vaguement orientalisants, qui ravissent littéralement votre serviteur : des adorateurs de Kali, le diabolique Maître Khan et ses sbires, le gang asiatique des Golden Tigers et j’en passe. C’est coloré, c’est incongru, c’est (un peu) n’importe quoi, mais c’est fichtrement réjouissant. C’est le chaînon manquant entre Yip Man et Cassius Clay ! Et puis notre sympathique héros est secondé par la ravissante Misty Knight, ex flic de choc, experte en arts martiaux, à la coupe afro impressionnante et au bras bionique, formant ainsi (à ma connaissance) un des premiers couples mixtes de l’histoire du 9e art.


© Marvel, 1976

En France Iron Fist connaît une parution un peu erratique, d’abord dans la cultissime revue Strange, puis dans Titans, aux éditions Lug. Tu l’auras deviné, fidèle lecteur, ce personnage exerçait sur moi une fascination un peu irrationnelle. Minot, je lisais et relisais frénétiquement les quelques numéros que je possédais, renfermant les précieuses aventures de l’un de mes personnages Marvel préférés.


© Éditions Lug

Alors ami lecteur, sors ton nunchaku, et entre dans l’arène sous le regard des quatre rois dragons. La « voie du poing qui intercepte » est difficile mais ô combien enrichissante.

Longue vie au Triangle !