jeudi 26 septembre 2013

Tyler Cross : American Death Trip

Avec Tyler Cross, paru en août 2013 chez Dargaud, le dessinateur Brüno et le scénariste Fabien Nury plongent au cœur du Texas des années 1950 pour un thriller hard boiled d’une efficacité redoutable.


© Dargaud 2013

Que les choses soient claires : Tyler Cross n’est pas un bandit au grand cœur. Non vraiment pas. Tyler Cross est un salaud, sans foi ni loi, à la gâchette facile, et pas vraiment porté sur le sentimentalisme. Un gars capable de glisser froidement des cartouches de chevrotine dans la bouche de sa dulcinée tout juste abattue, avant de l’arroser d’essence puis d’incendier son corps pour qu’on ne puisse l’identifier. Bref, pas vraiment le genre de paroissien qu’il convient de présenter à grand-maman pour le déjeuner dominical.


Couverture de l'édition spéciale, en noir et blanc 
© Dargaud 2013

Or donc, notre (anti)héros est chargé par un ponte de la mafia de mettre la main sur une cargaison d’héroïne mexicaine. Évidemment, l’interception tourne au carnage et Tyler Cross se retrouve seul en plein désert avec un sac de 17 kilos d’héroïne et 20 dollars en poche. Ce qui, quand on y songe, n’est guère beaucoup lorsque l’on doit échapper à la fois aux flics et aux trafiquants que l’on vient de repasser, tout en écoulant discrètement 17 kilos de blanche mexicaine premier choix. Se faisant passer pour un représentant de commerce, notre homme gagne la ville la plus proche, Black Rock. Mais cette délicieuse bourgade au charme rugueux est en fait la propriété quasi exclusive de la famille Pragg. Dans cette ville isolée, qui ne doit guère compter plus de 1275 âmes, Spencer Pragg, le tyrannique patriarche, règne d’une poigne de fer. Pour Tyler Cross, les ennuis ne font que commencer…

Scénariste renommé, Fabien Nury livre une histoire percutante, à la noirceur revendiquée, convoquant tour à tour des personnages emblématiques du roman ou du film noir que n’auraient pas reniés Dashiell Hammett ou Jim Thompson : tueurs impassibles, beautés fatales, avocats pourris, Federales corrompus, flics bouseux et shérif psychopathe… Que du beau monde !
Le tout est magnifiquement mis en image par le talentueux Brüno dont j’apprécie particulièrement le travail (lire lachronique de Lorna ; lire lachronique de Inner City Blues). Clair et stylisé, son dessin éclate dans des cases très cinématographiques. Tels des plans en Cinémascope, certaines cases s’étalent sur toute la largeur de la page. Ça c’est du grand spectacle !

En route pour une équipée sauvage au Texas. Une chose est sure, on se tue beaucoup dans le Lone Star State.

Longue vie au Triangle !

mardi 11 juin 2013

The Demon par Jack Kirby : le démon de minuit

Horreur ! Malheur ! Voici que surgit des profondeurs de la nuit Etrigan le Démon. Cette création de Jack Kirby (1917-1994) est un trésor méconnu du comic fantastique, tout droit sorti du cerveau fécond du grand homme et génialement dessiné par ses soins.

N°1, août-septembre 1972
© DC Comics

On ne présente plus Jack « King » Kirby, immensissime créateur de comics américain, auteur prolixe d’une œuvre aux dimensions impressionnantes. Comics de super-héros (lire la chronique de The Fantastic Four n°84-87), de western, de guerre (lire la chronique de The Losers), de science-fiction, sentimentaux… L’homme aura touché à tout avec un brio extraordinaire. Au début des années 1970, Jack Kirby quitte Marvel pour DC Comics. Là, on lui propose de reprendre certaines séries existantes et d’en créer de nouvelles. Carmine Infantino, l’éditeur de DC Comics, lui suggère de bâtir une série fantastique à créature monstrueuse, genre alors en vogue (Werewolf by Night, Tomb of Dracula, Frankenstein's monster...). Aussitôt dit, aussitôt fait, d’un coup de baguette magique, le « King » s’exécute : ce sera The Demon, dont le premier numéro sort en septembre 1972.

N°2, octobre 1972
© DC Comics

La série est un concentré de fantastique gothique convoquant pêle-mêle sorcellerie, adeptes de cultes sataniques, créatures monstrueuses à tentacules, savants fous, golems de pierre, déments hauts en couleurs, enfants sorciers etc. Une fois de plus, Kirby frappe fort. C’est à la fois très cohérent et farouchement délirant. C’est la magie de la « Kirby’s touch » ! L’histoire débute dans Camelot assiégé par les troupes monstrueuses de la sorcière Morgane Le Fey. Voyant la forteresse sur le point de tomber, Merlin l’enchanteur convoque le démon Etrigan pour qu'il l’aide. Alors que le magicien se réfugie dans une dimension parallèle, par une formule magique, il charge Etrigan de le protéger de la convoitise de Morgane et de tout autre malintentionné qui désirerait s’approprier sa puissance. Petite particularité, lorsqu’il n’est pas sous sa forme démoniaque (une gracieuse tête de batracien jaune avec des cornes), Etrigan se présente sous la forme humaine de Jason Blood, un occultiste doté de la vie éternelle. Mi-homme mi-démon, notre (anti)héros aura fort à faire pour lutter contre les forces du mal avides de puissance magique.

N°5, janvier 1973
© DC Comics


Comme souvent chez Jack Kirby, les influences sont multiples et fascinantes et se mêlent aux créations ou aux réinterprétations ébouriffantes. Les numéros 8 à 10 (avril à juillet 1973) mettent aux prises Etrigan/Jason Blood au fantôme des égouts, réinterprétation toute kirbyenne du personnage du fantôme de l’Opéra joué par Lon Chaney dans le film de 1925. Dans plusieurs autres numéros, Kirby fait intervenir Klarion, enfant aussi maléfique que maigrelet, doté de puissants pouvoirs occultes. Ailleurs, le petit parfum d’Europe centrale qui se dégage du sombre Castle Branek, rappelle les origines austro-hongroises de l’auteur. Mais sa création la plus géniale se déploie dans les numéros 11 à 13 (août-octobre 1973) où le démon affronte le terrible baron Von Evilstein (rien que le nom est tout un poème…), un savant fou à monocle qui se livre à d’immondes expériences, aidé de son homme de main fort logiquement nommé Igor. Si le docteur Frankenstein était sûrement dans le rétroviseur de Kirby, il modifie cela avec génie et l’on décèle notamment toute l’influence des films d’épouvante gothique des années 1930-1950. Je te le confesse ami lecteur, je n’y peux rien, ça me fait bicher.

N°8, avril 1973
© DC Comics

Quant au dessin, Kirby en met plein les mirettes au lecteur. Depuis la fin des années 1960, le « King » a atteint la perfection graphique. Son dessin est à la fois puissant, dynamique et tellement pop. Chaque numéro comprend, outre la splash page de début, une double page qui est l’occasion de voir se déployer avec majesté son trait magique. Il est vrai que Kirby est vaillamment secondé par l’excellent encreur Mike Royer, qui encre ses dessins comme un dieu.

N°9, juin 1973
© DC Comics

Entre 1972 et 1974, The Demon dure 16 numéros, tous entièrement dessinés et scénarisés par Kirby. L’amoureux de culture pop sera émerveillé. L’amateur de Kirby montera, lui, directement au septième ciel dans un crépitement d’électricité statique.

Longue vie au Triangle !

lundi 27 mai 2013

Tanka : contes et légendes cruels du Japon

Tanka de Sergio Toppi (1932-2012) est une plongée dans le Japon féodal des samouraïs impétueux, des rônins tragiques et des princesses aussi altières que froides. Mon royaume pour ce splendide voyage graphique au pays d’Amateratsu, déesse du Soleil, guidé par un virtuose italien du noir et blanc !

© Dauphylactère / Sergio Toppi

Grand nom de la BD italienne, Sergio Toppi a toujours avoué une fascination pour la culture et la civilisation nippone. Avec un goût assuré, les éditions Mosquito ont rassemblé dans le recueil Tanka cinq histoires de Maître Toppi, se déroulant dans le Japon féodal, parues entre 1976 et 1988 dans diverses revues de BD italiennes. Un rônin découvre qu'il lui faudra offrir plus qu'une tête tranchée à sa princesse pour lui faire ouvrir les yeux sur le monde. Un maître armurier trahit son art pour une juste cause. Un fils modèle abandonne ses parents pour la gloire des armes. Un samouraï légendaire refuse de mourir. Un rônin humilié accomplit une vengeance au parfum d’Hiroshima. Autant de récits tragiques, souvent cruels, parfois à la lisière du fantastique. Histoires de sang et d’honneur, elles magnifient la civilisation d’un pays qui a érigé le savoir mourir au rang d’art de vivre.

Et si tu as survécu à tant de beauté, ami lecteur, le dessin de Toppi t’achèvera aussi sûrement qu’une flèche au défaut de la cuirasse. Minutieux, précis et élégant, sont trait de plume éclate sur les cases parfois étendue à la page, parfois savamment déstructurées. Le dessinateur parvient, en multipliant les hachures, à créer des aplats noirs texturés. Les costumes, armures et harnachements de combat sont dessinés avec un soin maniaque sans que ne manque la moindre cordelette de soie. C’est superbe comme un lever de soleil sur le Pavillon d’Or.

Eh oui, petit scarabée, c’est un maître italien du noir et blanc qui fait revivre les splendeurs du Japon ancien. Par tous les kamis, cela vaut le détour.

Longue vie au Triangle !

lundi 20 mai 2013

Long John Silver : debout les damnés de la mer !


Hardis moussaillons ! Hissez la grand-voile ! Dix coups de fouet au dernier à bouger son lard ! Parés à virer de bord ! Cap sur l’aventure, avec Long John Silver, série de quatre albums au parfum enivrant de la poudre à canon, de la fumée des mousquets, de l’odeur âcre du sang répandu sur le pont, du vieux rhum et des embruns salés.


© Dargaud 2007

La BD de piraterie était un genre un peu tombé à fond de cale (Barbe rouge, Capitaine fantôme et autres Pirates comics commencent à dater un peu), mais qui reprend du galon depuis peu, probablement grâce au succès des films Pirates des Caraïbes. Avec Long John Silver, le scénariste Xavier Dorison et le dessinateur Mathieu Lauffray proposent une relecture originale du genre car ils abordent le sujet face au vent, en s’attaquant directement à L’Île au Trésor, roman matriciel s’il en est. Plutôt que de recréer un univers ex nihilo, nos deux lascars imaginent ce que pourrait devenir Long John Silver, l’antihéros à la jambe de bois du roman de Robert Louis Stevenson.

© Dargaud 2008

L’histoire débute donc à la fin du XVIIIe siècle. Lady Hastings reçoit une lettre de son capitaine de mari, parti voici de longues années à la recherche d’une mystérieuse cité amérindienne aux richesses fabuleuses, si perdue dans les jungles impénétrables de l’Amazonie que même les conquistadores les plus assoiffés d’or ne l’ont pas trouvée (ou n’en sont pas revenus, va savoir…). Lord Hastings ordonne à son épouse de réaliser toute sa fortune pour financer une expédition de secours afin de lui prêter main-forte dans sa chasse au trésor. Cette résurrection inopportune contrarie fort le plan de carrière de Lady Hastings, qui se verrait d’un assez mauvais œil passer du statut plaisant de veuve joyeuse à celui d’épouse répudiée dans un couvent pour conduite inconvenante. Ni une ni deux, appâtée par l’or, la redoutable intrépide entreprend de participer à l’expédition et engage un homme à tout faire à la réputation légendaire : Long John Silver. Un capitaine implacable, une bande de forbans sans foi ni loi, une aventurière prête à tout, un guide indien à demi fou, une cité légendaire aux richesses inimaginables : entre Bristol et Guyanacapac, le voyage risque d’être long…

© Dargaud 2010

Long John Silver est donc un récit de quête au trésor, avec son cortège de tempêtes maelströmiques, de mutineries sanglantes, de gentilshommes de fortune pas très gentils et de gentilshommes… eh bien... pas très gentils non plus. Mais le scénario flirte aussi, dans le quatrième tome, avec une version de la chasse au trésor digne d'Indiana Jones, lorsque l’équipage s’enfonce dans la mystérieuse cité de Guyanacapac, perdue dans les marais putrides au cœur de la forêt dense. Le dessin de Lauffray est assez baroque (si baroque qu’il comprend parfois quelques inexactitudes, mais laissons là ces peccadilles) : l’équipage pirate à de vraies trognes d’équipage pirate, les ouragans sont forcément apocalyptiques, la cité maya est si gigantesque que l’on se demande comment les conquistadores ont eu tant de mal à la trouver, à moins d’avoir le clocher de la cathédrale Santa-Maria de Tolède dans l’œil. Cette démesure du dessin, ces emphases, ces exagérations, donnent un souffle et une ampleur épique à l’aventure qui réjouit l’œil et enchante le bédéphile. C'est plaisant comme la prise d'un galion espagnol chargé d'or.

© Dargaud 2013

Alors, ami lecteur, laisse parler le frère de la côte qui sommeille en toi, écoute les gueux des mers qui aspirent à la liberté sur les océans du globe et embarque pour l’aventure par-delà les sept mers.

Longue vie au Triangle !

mercredi 8 mai 2013

La Nuit : les invasions barbares de Philippe Druillet


Lire La Nuit de Druillet est une expérience en soi. À la fois un peu douloureuse et en même temps aussi effarante et éblouissante que de visiter une exposition des maîtres de la peinture symboliste depuis une centrifugeuse de la NASA.

© Les Humanoïdes associés, 1976

J’ai un souvenir très précis de ma première lecture de La Nuit, vers 13 ou 14 ans, mon prof de français m’ayant prêté l’album pour un exposé sur le fantastique. Et quelle torgnole atomique ! J’ai eu l’impression d’être déniaisé par Cruella d’Enfer à bord d’un B-17 bombardant Pandémonium sous le feu nourri d’une DCA démoniaque. Cette histoire de gangs de motards dégénérés rappelant les bikers déjantés de Mad Max, les clans préhistoriques et la horde de Huns, errant dans une ville en ruine à la recherche de dope, est proprement hallucinante. Après s’être copieusement tapés dessus, les Lions, les Cœurs brûlés, les Os de fer, les amazones d’Anita Joli-Joint organisent une sorte de conférence de Yalta tribale et décident de s’unir pour prendre d’assaut le Dépôt Bleu, réserve de drogue gardée par les Crânes. La liberté et la dope ou la mort ! C’est violent, sauvage, baroque, outrancier, tout simplement génial.

© SEFAM, 2000
Couverture de la dernière réédition chez Albin Michel.

Philippe Druillet est un dessinateur emblématique de la bande dessinée française des années 1970. Fondateur de Métal Hurlant et des Humanoïdes associés (avec Mœbius et Dionnet), l’homme est un passionné de science-fiction et de fantastique à la culture encyclopédique. Son style est reconnaissable au premier coup d’œil : ultra chargé, psychédélique, coloré, il dynamite les planches traditionnelles et leur découpage en cases régulières pour faire des planches dans lesquelles les gouttières blanches ne sont plus ni blanches ni régulières mais biseautés et ornées de décorations barbares. Il n’hésite pas à utiliser des pages entières, voire des doubles pages, pour une illustration. Ses décors aux architectures cyclopéennes et anthropomorphes (voire monstromorphes) sont véritablement stupéfiants et immergent le lecteur dans un univers prodigieux. Tels des Molochs inquiétants, des constructions immenses et improbables se dressent vers le ciel, écrasant de leur taille les personnages, semblant parfois les avaler.

Si La Nuit, paru en 1976, se distingue dans l’œuvre folle de Druillet, c’est aussi par son pessimisme halluciné. En 1975, Druillet perd sa femme, Nicole, rongée par un cancer. Dévasté par le chagrin, défoncé à tout ce qu’il devait pouvoir trouver, il donne à son histoire une tournure résolument noire. Éructant sa rage dans une préface virulente, il insère dans son album des photos de sa femme, lui dressant ainsi une sorte de grandiose et d’extravagante stèle mortuaire dessinée. Évidemment, le ton de l’histoire s’en ressent aussi et la course des bikers s’apparente bientôt à une équipée sauvage plein gaz vers une fin inéluctable. Pour nous résumer, ami lecteur, nous allons tous crever… La Nuit n’est sans doute pas l’album le plus facile de Druillet, mais il est de ceux que l’on n’oublie pas.

Si des Esseintes possédait une collection de BD, il aurait sûrement tout Druillet, relié en peau de panthère noire, rehaussé de feuilles d’or et serti de rubis flamboyants. Mais le clou de sa collection serait sans nul doute La Nuit.

Longue vie au Triangle !

mardi 30 avril 2013

Comanche : le bout de la piste


Comanche, c’est un voyage sur la piste de l’Oregon, dans l’Ouest sauvage, avec ses vastes espaces à couper le souffle, ses hommes et ses femmes au caractère bien trempé, ses flingueurs dont les crosses de colts portent moult encoches, ses fripouilles sans foi ni loi, ses Indiens impétueux, ses prêcheurs inquiétants, le cheval de fer… Voici de quoi emballer le bédéphile amateur de western. Hooo ! Tout doux Bronco.

© 1978, Éditions du Lombard, Bruxelles

Comanche naît à la fin des années 1960 dans les pages du Journal de Tintin, sous les plumes (d’aigle) de Greg (1920-2012) au scénario et d’Hermann au dessin.
La série se déroule au Wyoming, État sauvage situé sur la piste vers l’Ouest, loin de la civilisation de la côte Est. La jolie Comanche, élevée par le vieux briscard Ten Gallon, est la patronne du ranch le Triple Six. Elle engage Red Dust, un pistolero rouquin dont on saisit qu’il a passablement roulé sa bosse avant, le jeune Clem Cheveux-fous, l’ombrageux et mutique indien Petite Lune, dont l’histoire familiale est digne de celle des Atrides, et Toby Face-Sombre, un cowboy noir. Qu’on se rassure, malgré sa composition intergénérationnelle et multiraciale qui pourrait faire craindre une débauche démonstrative et dégoulinante de bons sentiments, les choses sont moins simple qu’il n’y paraît et, assez rapidement, les vieux réflexes reprenant le dessus, il se trouve toujours quelque bonne âme pour vouloir brancher le peau-rouge au premier arbre et corriger le « moricaud ». Notre fine équipe ne sera pas de trop pour affronter les machinations d’éleveurs cupides, les gangs familiaux de tueurs sanguinaires, les révoltes indiennes, les prospecteurs sans scrupule, l’infâme Doc Wetchin, et, peut-être le plus inquiétant, l’avancée de la civilisation qui s’étend vers l’Ouest à mesure qu’avance le chemin de fer.

© 1977, Éditions du Lombard, Bruxelles

Série « familiale », somme toute assez classique, destinée à un jeune public, elle respecte toute une série de canons propres aux séries grand public d’alors. Pourtant, elle fait partie des séries qui ne prenaient pas les gamins boutonneux pour des demeurés. De plus, je lui trouve, outre le dessin remarquable d’Hermann, un petit parfum subtil d’originalité dans sa description de l’Ouest sauvage. Les paysages d’abord, sont ceux du nord-ouest, plutôt faits de montagnes enneigées, de forêts sauvages et de plaines herbeuses que de mesas rocheuses. Les personnages ensuite sont moins prévisibles qu’il n’y paraît, y compris les personnages secondaires : Red Dust n’est pas qu’un énième pistolero froid et impassible. Il cache une fêlure et son histoire foireuse avec Comanche suscite la bienveillance. Ou, autre exemple, Toby Face-Sombre, qui n’est pas le faire-valoir black que l’on aurait pu attendre, forcément sympathique et toujours une bonne blague à la bouche. Non, c’est juste un gars normal, droit dans ses bottes, intègre… et noir. Enfin, les albums de Comanche recèlent toujours une petite note douce-amère, un relent de nostalgie face à l’avancée inéluctable de la civilisation, qui condamne les hommes comme Red Dust (sans parler de l’Indien…) alors que la jeune génération des Comanche, Toby ou Clem s’y adapte tant bien que mal.

© 1980, Éditions du Lombard, Bruxelles

Comanche est une petite série de 10 albums (à partir du numéro 11, le dessin est assuré par Michel Rouge et la série prend franchement l’eau de partout, donc, restons sur les 10 premiers tomes, si tu le veux bien, ami lecteur) formidables pour qui aime le western. Elle représente selon moi la quintessence l’Age d’or de la BD franco-belge d’alors : chaque album de 48 pages, merveilleusement mis en valeur par le trait « barbu », sec et ultra-détaillé d’Hermann, dispose d’un solide scénario du vétéran Greg. Pas d’histoire à rallonge sur 12 tomes dans lesquelles le scénariste oublie où il veut en venir, une mécanique rodée, un dessinateur au top. C’est efficace, net et précis comme un tir de Winchester à 200 pas.

© 1978, Éditions du Lombard, Bruxelles

Je ne sais plus quel auteur américain a dit un jour, je ne sais plus quand, et je ne sais plus où (et oui, ami lecteur, la vieillesse est un naufrage !) que si les Américains étaient forcément les maîtres du western cinématographique, les Français (bon, je pense qu’il parlait aussi des Belges, ils ne m’en voudront pas trop…) avaient produit les meilleures BD de western. Comanche fait partie de celles-là.

Longue vie au Triangle !

mercredi 24 avril 2013

Deux tueurs : la querelle des anciens et des modernes


Deux tueurs, un jeune, un vieux, une nuit noire, un contrat à exécuter, la mort à l’arrivée. C’est le sujet de ce petit album, polar poisseux, percutant, précis et aussi efficace qu’un coup de barre de fer. Chpof !

© 1995 Guy Delcourt Productions

Paru en 1995 chez Delcourt, Deux tueurs est dessiné par Mezzo et scénarisé par Pirus. En 56 pages au format surprenant d’un livre d’enfant, très denses, en noir et blanc, les deux auteurs se livrent à un réjouissant exercice de style, véritable hommage aux films de gangsters du début des années 1990. Il n’aura échappé à personne, pas même à Ray Charles, que l’histoire fait furieusement penser à Tarantino (tueurs en costume noir, dialogues ping pong…) ou à David Lynch (décor de décharge toxique, gunfights improbable avec cadavres restant debout, baraque isolée au milieu de rien…). Avec ce contrat foireux, nos deux tueurs, « Mignon » et « Grand-père », en plein conflit de générations, s’embarquent pour un voyage au bout d’une nuit d’encre où il est question de modernité (qui est, comme chacun le sait, « pour les tantes et les frustrés »), d’orange, de vraies voitures et de bonnes vibrations. Vieux briscard contre jeune loup, la nuit risque d’être longue…

Le dessin de Mezzo est un véritable régal : clair, net, sans une once de superflu, jouant sur le noir pour créer des effets de contraste. Multipliant les gros plans, les cadrages en champ-contrechamp, les ellipses, il donne un aspect ultra cinématographique à sa narration. Sans charre, Mezzo la main froide maîtrise…

Concis, sec comme un coup de trique, à la fois sombre et drôle, ce petit album mérite d’être redécouvert.

Longue vie au Triangle !